Il est 9 heures quand l’auditorium de l’École nationale de la Magistrature s’est empli d’une gravité inhabituelle. Magistrats gabonais venus des quatre coins du Grand Libreville, représentants de la République d’Italie, experts de la Scuola Superiore Sant’Anna de Pise : tous sont réunis pour un même combat, celui de lutter contre ce que Sidonie Ouwé, Directrice technique de la formation, décrit comme « l’une des formes les plus graves de négation de la dignité humaine ».

« Il suffit parfois d’un regard pour comprendre qu’un être humain n’aurait jamais dû se retrouver là où il est. Un enfant trop silencieux, une femme trop épuisée, un jeune homme trop perdu pour son âge… Et derrière ces silences, il y a souvent une histoire que personne ne veut entendre : celle de la traite des êtres humains », a-t-elle planté d’emblée, rappelant que la justice ne saurait se contenter de textes face à des réalités « parfois invisibles mais toujours révoltantes ».

L’atelier de trois jours, organisé par l’institution italienne Scuola Sant’Anna de Pise en collaboration avec l’ENM, s’inscrit dans le processus de mise en œuvre du Plan national de développement pour la période 2026-2030. Armand YEBE, Directeur général de l’ENM, a salué un rendez-vous qui dépasse les frontières et les systèmes juridiques : « Nous sommes réunis ici autour d’un sujet qui dépasse les frontières, les systèmes juridiques et même les fonctions que nous exerçons. La traite des êtres humains rappelle douloureusement que, malgré les progrès du droit et des institutions, la dignité humaine reste encore menacée. »

En citant Kofi Annan — « Aucun être humain ne devrait être traité comme une marchandise » — et Thomas Sankara, Sidonie Ouwé a voulu ancrer la réflexion dans une tradition africaine de résistance à l’oppression. « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort », a rappelé la responsable, avant de nuancer : au-delà de la force de cette pensée, elle souligne surtout « la nécessité de systèmes de justice capables de protéger les plus vulnérables et de leur rendre leur voix ».


Martina Crisanti, représentante de la Scuola Sant’Anna de Pise, a présenté l’initiative comme un levier de coopération transnationale. Le programme, qui alterne analyse des instruments juridiques internationaux et études de cas concrets, vise à transformer « la diversité des expériences en un levier stratégique pour améliorer la protection des victimes et l’efficacité des poursuites ». Car, a-t-elle insisté, la traite des êtres humains constitue « l’une des formes les plus graves de criminalité à l’échelle transnationale », défiant les systèmes judiciaires nationaux et exigeant une réponse coordonnée.

Mais le ton est monté d’un cran lorsque Arlette Ntsame Zeng, Secrétaire générale adjointe du ministère de la Justice représentant le Garde des Sceaux, a pris la parole. Son message, martelé sans détour, résonne encore dans les couloirs de l’ENM : « Le Gabon ne saurait devenir un espace de transit, d’exploitation ou d’impunité pour les réseaux criminels impliqués dans la traite des êtres humains. Aucun auteur, aucun complice, aucun facilitateur ne doit espérer échapper à la rigueur de la loi. »

Face à une salle de magistrats, elle a dressé un réquisitoire sans appel contre la passivité. « Je n’accepterai ni négligence, ni passivité, ni faiblesse dans le traitement de ces dossiers. Lorsqu’une victime de traite se présente devant une administration, un service de police ou une juridiction, elle doit trouver un État présent, protecteur et déterminé. » La représentante du ministre a rappelé que chaque signalement doit être traité avec diligence, chaque enquête conduite avec professionnalisme, chaque victime protégée avec humanité.


Des échanges aux accents de Desmond Tutu — « Si tu es neutre dans les situations d’injustice, tu as choisi le camp de l’oppresseur » — à l’injonction de Graça Machel — « La protection des enfants et des femmes n’est pas une option politique, c’est une obligation morale » —, les trois jours à venir promettent d’allier concepts juridiques et éveil des consciences. Première journée consacrée aux bases conceptuelles et au cadre juridique national et international. Deuxième journée centrée sur la coopération judiciaire internationale, l’entraide mutuelle et l’extradition. Troisième journée enfin, placée sous le signe de la pratique et de la protection des victimes et témoins.
« Derrière chaque dossier de traite, il y a une vie brisée, une voix à rétablir, une dignité à reconstruire », a rappelé le Directeur général de l’ENM dans son mot de bienvenue. La Secrétaire générale adjointe a conclu par une promesse solennelle : « La République sera ferme. La Justice sera vigilante. L’impunité ne saurait être une option. »
En quittant l’auditorium, un magistrat confiait sa détermination nouvelle. Dans ses mains, un épais dossier sur la coopération judiciaire italo-gabonaise. Dans son regard, cette conviction que Sidonie Ouwé a formulée en ouverture : former des magistrats à la lutte contre la traite, « ce n’est pas seulement transmettre des techniques juridiques. C’est éveiller une conscience. »
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