Ils étaient 115 à bord. Cent dix ont été secourus. Mais plusieurs travailleurs manquent toujours à l’appel, engloutis avec la plateforme autoélevatrice Prospector 5, qui a sombré le samedi 24 octobre 2026 au large de Mayumba, dans la province de la Nyanga, sur le permis pétrolier Dussafu Marin. Une semaine après le drame, la douleur ne s’est pas estompée. Et la colère, désormais, se mêle à l’effroi. Réunie le 27 octobre au siège de l’ITIE Gabon, la société civile engagée dans la mise en œuvre de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives a publié un communiqué d’une rare fermeté, dans lequel elle refuse de voir dans ce naufrage un simple fait divers. « Cet accident dramatique, impliquant une plateforme appartenant à Borr Drilling et opérée pour le compte de BW Energy, a mis en péril la vie de 115 personnes présentes à bord », rappelle Guy René Mombo Lembomba, Point focal du Collège de la société civile.

Derrière les chiffres, il y a des familles. Des collègues. « Une profonde douleur et une insoutenable incertitude », écrit la société civile, qui adresse ses condoléances aux familles endeuillées et exprime sa solidarité à celles « des personnes toujours recherchées ». Elle salue également la mobilisation des secours et prend acte de la visite du Président de la République à Port-Gentil, le 26 octobre, auprès des rescapés. « Elle salue cette démarche de proximité et de solidarité envers les victimes de la catastrophe. » Mais elle ajoute aussitôt : « Cette mobilisation doit se prolonger par des actions concrètes, un suivi rigoureux des engagements pris et la communication des résultats des investigations. »
Car le drame de Mayumba n’est pas isolé. En mars 2024, l’incendie de la plateforme Becuna, exploitée par Perenco, avait fait deux blessés et cinq disparus, selon le communiqué initial de l’entreprise. Sans « préjuger des conclusions des enquêtes », Guy René Mombo Lembomba estime que « leur succession justifie une attention accrue aux dispositifs de prévention, aux mécanismes de contrôle et aux conditions de sécurité dans les opérations pétrolières ». Et il refuse la résignation : « La répétition d’accidents graves ne peut être traitée comme une succession de faits divers indépendants de toute réflexion sur la prévention. » Une phrase qui claque comme un avertissement. « Les impératifs de production et de rentabilité ne sauraient justifier un abaissement des exigences de sécurité applicables aux travailleurs », insiste-t-elle.

L’heure est donc à l’exigence de vérité. La société civile « demande que toute la lumière soit faite sur les circonstances exactes du naufrage ». Elle prend acte de l’ouverture annoncée d’une enquête technique et appelle les autorités à garantir « la rigueur des investigations, la traçabilité des constats et la publication de leurs conclusions ». Les investigations devront déterminer si « des manquements aux obligations applicables ont été commis » et examiner « les obligations respectives de l’opérateur pétrolier, du prestataire de forage et des autres parties concernées ». La responsabilité, concède-t-elle, « ne saurait être présumée avant l’établissement des faits ». Mais elle affirme avec fermeté que « les éventuels manquements doivent être identifiés, les responsabilités établies et les conséquences prévues par les textes appliquées ». Et prévient : « La recherche de la vérité ne doit connaître ni entrave ni traitement de faveur. »
Au-delà de l’enquête, c’est tout le dispositif de prévention qui doit être réexaminé. La société civile appelle à une « évaluation documentée des mécanismes de contrôle et de prévention des accidents graves », avec une attention particulière aux opérations offshore. Objectif : vérifier le respect effectif des obligations de sécurité, l’adéquation des dispositifs d’alerte et d’évacuation, ou encore « garantir que les travailleurs peuvent signaler les situations dangereuses sans crainte de représailles ». Elle demande aussi que les rescapés et les blessés bénéficient d’une prise en charge « médicale, psychologique et sociale adaptée ». Sur le front environnemental, elle prend acte des « premières informations officielles selon lesquelles aucun rejet de substances nocives n’avait été constaté » – tout en exigeant que les résultats des contrôles soient rendus publics.

Dans ses exigences finales, la société civile somme les entreprises concernées de « faire preuve de transparence et de redevabilité », de coopérer pleinement avec les autorités et de mettre en œuvre les mesures correctives requises. Elle réaffirme aussi son rôle de veille citoyenne, « dans le respect du mandat de l’ITIE ». Sa conclusion a la force d’un serment : « Nous ne pouvons nous satisfaire de promesses sans suivi, d’enquêtes sans suites clairement communiquées ni de mesures correctives dont l’effectivité ne serait pas démontrée. » Et cette phrase, qui résume tout : « La vie humaine ne saurait être le prix à payer pour l’exploitation des ressources naturelles. » À Mayumba, comme à Port-Gentil, l’attente est désormais immense. Et légitime.
