Le sang d’Alicia, le devoir du Gabon

Elle avait vingt ans. Un âge où la vie n’est qu’une promesse, où l’horizon s’ouvre comme une page blanche encore vierge de toute fatalité. Alicia Matamba Matamba s’appelait. Et son nom, désormais, est devenu un cri qui déchire le ciel de la Nyanga et résonne aux quatre coins du Gabon. Morte. Tuée. Pulvérisée par la violence de ceux-là mêmes qui devaient la protéger.

 

Cette fois, il ne s’agit pas d’un énième fait divers qu’on relègue dans les replis de l’information, entre deux publicités pour des lessives qui promettent d’effacer toutes les taches. La tache, ici, est indélébile. Elle macule la République entière. Car le bourreau présumé d’Alicia porte l’uniforme des forces de police nationale. Il est de ceux à qui la Nation confie, chaque jour, la sécurité de ses citoyens. Il a reçu une formation, une autorité, une légitimité. Et il a choisi d’en faire des instruments de mort.

 

Le placement sous mandat de dépôt de cet agent est une première victoire pour la justice. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est qu’une étape, un souffle dans une tempête qui en appelle bien d’autres. Le Gabon retient son souffle, parce que derrière Alicia, il y a toutes les autres. Celles dont on n’a jamais prononcé le nom. Celles qui vivent encore dans l’ombre de la peur, du silence imposé, de la vulnérabilité. Celles que l’on frappe, que l’on humilie, que l’on réduit au rang de choses, chez elles, dans la rue, parfois sous les ors de la République.

 

Notre culture gabonaise, si fière de ses valeurs communautaires, de sa solidarité, de son attachement viscéral à la famille, ne saurait servir d’alibi à la barbarie. C’est un détournement de sens, une trahison des ancêtres que de brandir la coutume pour imposer le silence aux victimes. La tradition n’a jamais été une caution pour la violence. Elle n’a jamais été un bouclier pour les bourreaux. Et pourtant, combien de femmes se taisent encore, combien de jeunes filles étouffent leurs larmes parce qu’on leur a appris que la dignité d’une famille passait par le mutisme ?

 

Cette affaire, et d’autres avant elle — à Franceville, à Oyem, à Makokou, ces noms qui résonnent comme des cicatrices dans la conscience nationale — nous obligent à une introspection douloureuse. Elles nous forcent à regarder en face ce que nous préférons ignorer : l’impunité, la culture du secret, la compromission des institutions. Car il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur toute une corporation. La grande majorité des forces de défense et de sécurité accomplit son devoir avec courage et honneur. Mais c’est précisément pour préserver l’honneur de ces institutions qu’il faut avoir le courage de dénoncer les dérives individuelles. Chaque abus, chaque violence illégitime commise par un représentant de l’État n’est pas une simple entaille dans le tissu social : c’est un coup porté à la confiance des citoyens, c’est une brèche dans le contrat républicain.

 

Le Gabon est engagé dans une dynamique de refondation. On parle de modernisation des institutions, de réformes économiques, de grands projets. Mais quelle refondation si nous ne sommes pas capables de protéger la vie humaine, la dignité de chaque citoyen, la sécurité des femmes dans leur propre pays ? Une République qui se respecte ne se contente pas de beaux discours et de promesses en l’air. Elle agit. Elle tranche. Elle punit. Et surtout, elle prévient.

 

Aujourd’hui, une exigence s’impose : justice pour Alicia. Mais pas seulement. Il faut que ce drame devienne le point de départ d’un sursaut national. Il faut que le nom d’Alicia Matamba Matamba ne s’efface pas des mémoires sitôt les hommages funèbres rendus. Il doit devenir le symbole d’une prise de conscience collective, le déclencheur d’une révolution des esprits et des pratiques.

 

C’est pourquoi une voix s’élève, celle d’un homme qui porte le deuil de cette province de la Nyanga, terre de ses racines. Elle propose, elle réclame, elle exige que la lutte contre les violences faites aux femmes soit érigée en Grande Cause Nationale. Pas une cause parmi d’autres, pas un slogan pour les affiches électorales, mais une priorité absolue, une politique publique transversale, une urgence humanitaire.

 

Des assises nationales doivent être organisées. Pour écouter les victimes, pour entendre les familles, pour rassembler les acteurs de la justice, les associations, les chercheurs, les autorités coutumières et religieuses. Pour poser un diagnostic partagé, sans angélisme ni complaisance, sur l’état de la violence faite aux femmes dans notre pays. Pour adopter, enfin, un Pacte national pour la protection des femmes et des filles, avec des objectifs précis, des engagements durables, des moyens à la hauteur de l’ambition.

 

Un observatoire national des violences faites aux femmes devrait voir le jour, chargé de collecter les données, d’analyser les causes, d’évaluer les politiques publiques, de formuler des recommandations qui ne resteront pas lettre morte. Il faut des structures d’accueil, des centres d’écoute, des accompagnements psychologiques, juridiques et sociaux. Il faut des campagnes de sensibilisation dans les écoles, les universités, les administrations, les quartiers et les villages. Il faut, surtout, que chaque femme sache qu’elle peut parler, qu’elle peut dénoncer, qu’elle peut se défendre.

 

Et pour cela, il faut également que les institutions de la République donnent l’exemple. Les agents des forces de défense et de sécurité, qui exercent des missions sensibles, doivent bénéficier d’une formation éthique renforcée, d’un suivi psychologique rigoureux, de mécanismes de contrôle interne efficaces. Une République forte n’est pas celle qui protège les fautes de ses serviteurs. C’est celle qui protège l’honneur de ses institutions en sanctionnant, lorsque les faits sont établis, ceux qui trahissent la confiance placée en eux.

 

Alicia Matamba Matamba est morte à Tchibanga. Mais si son drame conduit enfin notre pays à faire des violences faites aux femmes une véritable cause nationale, alors sa mémoire vivra. Elle vivra à travers chaque femme protégée, chaque victime écoutée, chaque vie sauvée. La Nyanga ne sera plus seulement la province où une famille pleure sa fille. Elle deviendra le berceau d’une espérance nouvelle, le point de départ d’un sursaut moral.

 

L’Histoire jugera notre génération. Pas sur les gratte-ciel que nous aurons érigés, ni sur les comptes en banque que nous aurons remplis. Elle nous jugera sur les vies que nous aurons su protéger, sur la dignité que nous aurons su défendre, sur la justice que nous aurons su rendre. Plus jamais une autre Alicia. Plus jamais une famille anéantie par la barbarie. Plus jamais une République qui pleure ses filles parce qu’elle n’a pas su les protéger.

 

La colère est légitime. Mais elle ne suffit pas. Elle doit se muer en action, en volonté politique, en engagement collectif. Le Gabon a les moyens d’être un pays où les femmes vivent libres, en sécurité, dans le respect de leur intégrité. Le Gabon a les moyens d’être une République exemplaire. Il suffit de le vouloir vraiment. Il suffit de ne plus détourner le regard. Il suffit de dire, haut et fort, que la vie d’une femme, la vie d’Alicia, valait bien plus que le silence complice. Elle valait un combat. Elle vaut un engagement. Elle vaut une révolution.



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