Centrale d’achat : et si elle devenait le moteur de la révolution agricole du Gabon ?

Centrale d’achat : et si elle devenait le moteur de la révolution agricole du Gabon ?

 

Dans les cuisines de Kinguélé comme dans les marchés de Franceville, une même angoisse tenaille les foyers gabonais : comment joindre les deux bouts quand le prix du riz et de l’huile flambe ? Face à cette réalité qui tord les estomacs et vide les porte-monnaie, le gouvernement a sorti un nouvel outil de sa panoplie : une centrale d’achat. L’initiative, louable sur le papier, mérite mieux qu’un simple satisfecit. Car si elle ne sert qu’à négocier des rabais sur des conteneurs de produits importés, elle passera à côté de l’essentiel. Et si, au lieu d’un simple distributeur, elle devenait le levier d’une véritable métamorphose agricole du pays ?

 

L’urgence est là, palpable. Des familles entières rognent sur les repas, les mères de famille recomposent des menus à la petite semaine, les retraités voient leur pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil. Dans ce contexte, toute main tendue par la puissance publique est la bienvenue. La centrale d’achat, en mutualisant les besoins et en cassant les intermédiaires, promet de faire baisser la note. Mais une politique publique, aussi généreuse soit-elle dans ses intentions, ne vaut que par ses effets concrets. Le test sera dans les assiettes, dans les caddies, dans le quotidien des Gabonais. Et c’est là que le bât blesse.

 

Car le vrai problème gabonais ne se trouve pas dans les étals, mais bien en amont, dans les champs et les plantations. Le pays est un paradoxe ambulant : une terre généreuse, un climat clément, une jeunesse en quête de travail, et pourtant des rayons de supermarchés dépendants à 80 % des bateaux venus d’ailleurs. Nous importons massivement ce que nous pourrions produire, transformant notre potentiel agricole en une friche économique. La centrale d’achat, si elle se contente d’importer à bas prix, risque de conforter cette habitude mortifère. Il serait tragique qu’elle devienne l’auxiliaire de notre dépendance au lieu d’en être le fossoyeur.

 

C’est précisément là que le bât blesse : l’ambition doit être à la hauteur du défi. Il ne s’agit pas d’acheter moins cher pour continuer à acheter étranger, mais de structurer notre propre terre pour n’avoir plus à quémander. La centrale doit évoluer vers un rôle de chef d’orchestre. Elle doit être ce pont solide entre l’agriculteur de Bitam et la ménagère de Port-Gentil. Elle doit garantir des débouchés stables aux paysans, encourager la qualité, organiser les filières, bref, créer un écosystème où produire au Gabon devient plus rentable et plus fiable qu’importer.

 

Regardons ailleurs pour nous inspirer. Au Maroc, la structuration progressive des filières a permis d’intégrer les petits producteurs dans des chaînes de valeur compétitives. Au Rwanda, la planification agricole a transformé un pays meurtri en un modèle de résilience alimentaire. Ces nations n’ont pas inventé la poudre : elles ont juste compris qu’on ne bâtit pas une souveraineté avec des mesures au coup par coup. Elles ont couplé la production avec la commercialisation, l’amont avec l’aval. C’est cette symphonie que le Gabon doit écrire.

 

Heureusement, l’État n’est pas parti de rien. AGROPAG, ce vaste programme agricole, a déjà posé les premières pierres en visant à faire de l’agriculture un pilier de l’économie. Mais tout ce blé semé restera en jachère s’il n’est pas moissonné par une centrale d’achat capable de le transformer, de le stocker et de le distribuer. AGROPAG dans les champs, la centrale dans les marchés : les deux doivent danser le même tango. L’une stimule la production, l’autre sécurise la consommation. Ensemble, elles peuvent tisser la toile d’une indépendance alimentaire longtemps rêvée.

 

C’est là la véritable bataille contre la vie chère. Elle ne se gagnera pas dans les salons feutrés des négociations commerciales, mais dans la boue des rizières, sous les hangars de stockage, dans les ateliers de transformation. Elle exigera de passer d’une logique de pénurie, où l’on gère les crises au jour le jour, à une logique d’abondance, où l’on construit des capacités durables. Une centrale d’achat moderne n’est pas un supermarché géant, c’est un cerveau. Un cerveau qui planifie, qui anticipe, qui organise la rencontre entre l’offre locale et la demande intérieure.

 

Les réponses d’urgence ne sont pas à jeter. Il est vital de protéger les plus vulnérables, de tamponner les chocs exogènes. Mais l’urgence ne doit pas se transformer en fatalité. Si la centrale d’achat ne sert qu’à administrer une aspiration sur la douleur, elle échouera. En revanche, si elle devient le pilier d’une stratégie qui vise à produire massivement ce que nous consommons, alors elle tiendra sa promesse. Elle ne sera pas seulement un remède, mais un moteur. Elle ne soulagera pas seulement les porte-monnaie, elle redonnera sa dignité à la terre gabonaise et sa fierté à ses enfants. C’est à ce prix que la lutte contre la vie chère sera gagnée, pour ne plus jamais avoir à la mener.



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