Depuis le 3 décembre 2024, Elisabeth Opiangah porte un stigmate judiciaire pour le moins énigmatique : une interdiction de quitter le Gabon. Son crime présumé ? Être victime supposée dans une affaire aux contours brumeux. C’est là que le bât blesse, car nulle part dans les manuels de procédure pénale il n’est écrit qu’une victime doit être séquestrée sur le territoire national comme on enferme un malfaiteur potentiel.
Cette mesure d’exception révèle bien plus qu’une simple maladresse administrative. Elle expose, sous un jour cru, un système judiciaire gabonais enlisé dans ses propres contradictions, où les logiques juridiques s’effondrent les unes après les autres comme des châteaux de cartes.
L’affaire commence en novembre, dans la nuit du 20, par une perquisition nocturne digérée d’une opération anti-banditisme. Des agents encagoulés, généralement déployés contre le grand banditisme et les menaces à la sûreté de l’État, convergeraient vers le domicile sans mandat formel, sans procès-verbal d’usage. Une jeune femme interpellée, placée en garde à vue cinq jours durant, aurait été privée de ses avocats, sommée de transformer ses aveux en armes contre son propre père.
Mais voilà le hic qui transforme cette histoire en labyrinthe bureaucratique : l’action publique aurait été déclenchée le 20 novembre, cinq jours avant que la plainte fondatrice ne soit officiellement déposée, le 25. Cinq jours de vide juridique. Cinq jours pendant lesquels l’État semble avoir emprunté des pouvoirs qu’aucune loi ne lui concédait.
Les saisies qui ont suivi ajoutent une couche supplémentaire de surréalisme à cette odyssée judiciaire. Devises, bijoux, montres, téléviseurs, argent liquide—près d’un milliard de francs CFA—auraient disparu des mains de la justice. Des biens sans le moindre lien apparent avec une prétendue affaire de mœurs. Le magistrat instructeur jure n’en avoir jamais vus. Le Procureur peine à les restituer. C’est comme si la justice avait organisé un spectacle de disparition.
Parallèlement, Hervé Patrick Opiangah, le père, a vu ses entreprises fermées administrativement le 21 novembre, ses comptes bancaires gélés, ses actifs neutralisés. Toujours sans décision de justice, toujours sans explication crédible du lien entre ces mesures et l’affaire supposée qui les justifierait.
«En 30 ans de carrière, je pensais avoir tout vu», aurait confié Me Paulette Oyane Ondo, l’avocate de la défense, sidérée par ce qu’elle qualifie d’instrumentalisation de la justice. Elle n’est pas la seule à poser les questions qui s’imposent : Depuis quand une victime est-elle traitée comme une menace ? Pourquoi une jeune femme ferait-elle l’objet d’une interdiction territoriale en tant que victime ? Où est l’assise légale ?
Le silence qui répond à ces interrogations a une éloquence toute particulière. Car pendant ce temps, l’affaire Opiangah franchit les frontières du Gabon. Les avocats ont saisi la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, transformant un dossier judiciaire interne en question de droit international. C’est dire si le malaise est profond, si l’apparence d’irrégularité s’est cristallisée en certitude.
Pour un État engagé dans un processus de «Restauration des Institutions», c’est une ironie mordante. Car à vouloir maintenir coûte que coûte une procédure visiblement viciée, c’est l’édifice judiciaire entier qui s’effrite. Et avec lui, la crédibilité internationale du Gabon lui-même. Quand la justice d’un pays transforme les victimes en suspects et les suspects en citoyens d’une classe inférieure, elle fait bien plus que failir à sa mission : elle se renie elle-même.
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