À l’horloge de la République, les aiguilles du Trésor sont restées bloquées sur 2024

Ils sont les sentinelles des caisses, les gardiens discrets du nerf de l’État. Chaque mois, sous leurs écrans et leurs parapheurs, passent les salaires des fonctionnaires, les dotations des hôpitaux, les primes des militaires et les budgets des écoles. Ce sont eux qui, depuis trois ans, dans l’ombre des cabinets et la solitude des guichets, permettent à la machine gabonaise de tourner sans hoquet, malgré les soubresauts de l’histoire. Pourtant, ce mercredi 15 avril, dans une salle bondée de Libreville, les agents des Régies Financières et Administrations Assimilés (IRFAA) ont cessé d’être les comptables patients de la transition. Ils sont devenus, brutalement, les chroniqueurs amers d’un temps suspendu.

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Car il y a quelque chose de profondément ironique, presque philosophique, dans la colère qui monte aujourd’hui des services de la DGDI, du Trésor ou des Marchés publics. Ceux dont le métier est de compter les jours, d’aligner les colonnes de chiffres et de faire coïncider les échéances se retrouvent piégés dans un calendrier qui n’en finit plus de se répéter. « Ce qu’on nous a prévu, on va directement tomber en 2026 », a lancé Sima Meyo, président du syndicat de la DGDI, avec l’air las de celui qui feuillette un agenda sans avenir. « Le 26 février 2026, nous sommes convoqués à Arambo pour une réunion de prise de contact. » Le terme est lâché, cruel dans sa banalité administrative : prise de contact. Comme si rien n’avait été dit, écrit, promis pendant ces trente-six mois de sacrifices silencieux.

 

Le récit de Sima Meyo est celui d’une boucle temporelle kafkaïenne. On y parle de convocations au ministère de la Fonction publique, de « cadrage », de régularisations « au compte-gouttes », d’une administration qui propose de recommencer à zéro alors que les piles de dossiers s’entassent depuis la Transition. « Nous avons déjà fait notre cadre de discussion. Nous attendons l’application des résolutions, des recommandations, et non de recommencer un autre dialogue. » La phrase est dite sans éclat de voix, presque comme une évidence mathématique. Mais elle contient toute la charge explosive d’une patience à bout de souffle. Le 15 du mois, ce chiffre qui devrait rythmer la vie de tout fonctionnaire, est devenu le symbole d’une attente perpétuelle et, désormais, le point de bascule d’un rapport de force.

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Judicaël Mbadinga Bissagou, le porte-parole de l’IRFAA, a, lui, choisi l’arme du récit national pour frapper les esprits. Il a convoqué la mémoire récente du pays, ce temps où le slogan « Le 12, c’est le 12 » résonnait comme une promesse de renaissance. « Nous avons accompagné celui qu’il fallait accompagner. Nous l’avons même aidé à s’asseoir », rappelle-t-il, évoquant sans ambages le rôle joué par les agents des finances dans la stabilisation post-coup d’État. « Et comme lorsqu’un enfant naît, il faut laisser l’enfant apprendre à faire ses premiers pas. Nous avons été observateurs, patients, jusqu’en décembre 2025. » Mais l’enfant a grandi, et la nourrice, elle, semble n’avoir reçu pour tout salaire qu’un miroir lui renvoyant l’image de son propre dénuement.

 

C’est ici que le discours se mue en un réquisitoire implacable contre ce que le porte-parole nomme un « deux poids, deux mesures » d’État. Pendant que les « mamelles de l’État » s’épuisent à produire la manne qui abreuve le pays, le festin des avantages sociaux semble se dérouler à d’autres tables. Mbadinga Bissagou énumère avec une précision de greffier : les voitures neuves pour le ministère des personnes à mobilité réduite, « ils ont même paradé avec Oskar » ; les primes tous azimuts pour les enseignants, « ceux qui nous ont appris à lire et à écrire » ; les égards pour les personnels de santé ; et, sans s’y appesantir mais en pesant chaque mot, le traitement royal réservé aux « corps habillés ». « Tous ces efforts financiers, nous n’avons rien contre. Mais ceux qui les produisent sont ici présents. Paradoxe : nous devenons les cordonniers mal chaussés. »

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L’image est parlante, mais c’est une anecdote, presque surréaliste, qui est venue incarner le fossé entre les discours officiels et la réalité du terrain. Alors qu’un ministre délégué semblait enfin tendre l’oreille et promettre un compte-rendu fidèle, une voix off, un « hibou » selon les termes moqueurs du syndicaliste, s’est emparé du micro pour rappeler l’existence d’un hypothétique « arrêté de questions depuis le 12 ». Dans la salle, le mélange de consternation et de colère a été palpable. « Voilà comment un hibou arrache le micro et fait capoter une avancée », a résumé Mbadinga Bissagou, dépité. Une scène de théâtre d’ombres où l’on comprend que la décision politique est peut-être moins bloquée par une volonté contraire que par une inertie devenue folle.

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Face à cette mécanique grippée, l’Assemblée Générale a tranché dans le vif du calendrier. La base s’est prononcée de manière « unanime et solennelle » pour deux exigences claires : le respect absolu du 15 de chaque mois pour le virement des accessoires de solde, et la signature immédiate d’un arrêté conjoint entre les ministères de l’Économie, du Budget et du Pétrole. Plus question de « cadrage » ou de « prise de contact ». « Nous disons 2026, tous les agents des régies financières feront l’objet de régularisations », a martelé le président Sima Meyo. Et pour donner du poids à cette déclaration, l’arme ultime a été brandie : le dépôt, « dès aujourd’hui », d’un préavis de grève.

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Dans les couloirs des ministères, on a beau jeu de vanter les performances de recouvrement et les excédents budgétaires. Mais pendant que les communiqués célèbrent les vertus de la rigueur, les comptables de cette rigueur menacent de débrayer. C’est toute l’ambiguïté d’un État qui se gargarise de ses chiffres tout en oubliant ceux qui les font. Le message des agents des régies financières est simple : on ne bâtit pas une maison en oubliant de payer les maçons, surtout quand ce sont eux qui tiennent la truelle et la caisse à outils. À l’horloge de la République, les aiguilles du Trésor sont restées bloquées sur 2024. Il est temps, disent-ils, de remettre la machine à l’heure. Ou de la laisser s’arrêter.



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