Le cri de Jean Marcel Mouloungui : vingt-trois ans d’humiliation chez Serv-Air Gabon, quarante-cinq jours de prison et un ultimatum pour trois milliards de francs CFA envolés

Il s’avance dans le petit matin de Libreville avec la raideur de ceux qui ont trop encaissé et trop peu obtenu. Jean Marcel Mouloungui, soixante-cinq ans, le visage buriné par vingt-trois années de vapeur de cuisine et de vexations raciales, n’a plus la patience des dossiers qu’on enterre. Cet enfant de Mouila, né un 15 août 1961, a grandi entre les fourneaux du Bowling Store et les recommandations d’un certain Ali Bongo Ondimba qui le sauva du chômage après les émeutes de 1990. Aujourd’hui, il réclame une chose simple, presque animale, qu’il martèle d’une voix blanche : « Je veux seulement mon argent, c’est tout. Sinon, l’acte que je vais commettre… » La phrase reste en suspens, lourde comme une casserole de fonte. Derrière cette menace à peine voilée, il y a le récit hallucinant d’un pillage en règle au sein du traiteur de l’aéroport, une affaire où se mêlent champagne millésimé, caviar détourné et une dette d’État de trois milliards de francs CFA qui n’a jamais vraiment profité aux petites mains gabonaises.

 

Pour comprendre la colère de Jean Marcel, il faut remonter le couloir du temps jusqu’à ce hangar de Servair Gabon où il entra, plein d’espoir, sous les ordres de M. Bernard. Nous sommes au début des années 1990. Ali Bongo, alors ministre, vient de le placer à l’aéroport de Libreville après un passage formateur chez Restaufer. Les premiers patrons, Silver et Morin, sont « corrects », dit-il. Puis vient le défilé des chefs blancs. Bernard Chouchou, Sansornis surnommé « Mafious », Alain Damiette. Quatre hommes au pouvoir absolu sur les cuisines et les docks. C’est là que Jean Marcel affirme avoir vu la bascule : le personnel noir systématiquement rabaissé, les femmes mariées du personnel harcelées, et surtout, l’apparition de réseaux parallèles si lucratifs qu’ils éclipsaient la comptabilité officielle tenue par une certaine Madame Roche.

 

Le récit de Mouloungui prend des allures de roman noir comptable lorsqu’on aborde la dette de l’État. Air Gabon, puis l’État gabonais lui-même, auraient versé plus de trois milliards de francs CFA à Serv-Air pour éponger des arriérés. Une somme colossale. Mais qu’en est-il resté dans les caisses ? Très peu, selon le cuisinier. Il décrit un système où les chefs expatriaient en douce la marchandise haut de gamme. Le chiffre qu’il avance a la précision d’un inventaire de douane : « Dix-huit bouteilles de champagne Grand Siècle et Laurent‑Perrier, trois cent soixante minis, et deux cents boîtes de caviar. » Des produits qui ne finissaient jamais dans les assiettes des clients gabonais, mais dans des ventes occultes organisées avec la complicité présumée du patron Formozo et du gardien. Quand il évoque les repas servis lors des sommets internationaux – Dakar en 1994 ou Douala –, le ton se fait amer. Il se souvient de ce saignement soudain en mission au Sénégal, seul, sans assistance, renvoyé dare‑dare au pays comme un colis encombrant. « On n’était que des Nègres de service, on ne comptait pas. »

 

Le tournant judiciaire de sa vie survient en 2013, au sortir d’un réveillon présidentiel. Ce soir‑là, Jean Marcel brave l’autorité du chef français Jean‑Luc en assignant un cuisinier blanc à la plonge. L’affront est retentissant. Quelques jours plus tard, un contrôle de routine sur un boulanger vire au guet‑apens : on retrouve du saumon dans un véhicule. Jean Marcel est immédiatement accusé de vol. Il clame son innocence : « J’avais six millions en main pour payer des gerbes, je n’allais pas voler un poisson. » Peine perdue. Il est jeté en prison pour quarante‑cinq jours. Une éternité pour un homme qui, à l’en croire, n’a fait que dénoncer les vraies magouilles. Sa collègue, elle, avait écopé d’une peine similaire pour une affaire de bouteilles. Lui, il parle de juges complices et de preuves enterrées. À sa sortie, on lui tend un certificat de travail et une mise à disposition. Mais aucun droit d’image pour les publicités où il apparaît. « Ils m’ont délogé, traité comme un sans‑abri. Pour la pub de la boîte, je n’ai jamais reçu aucun centime. »

 

Aujourd’hui, Jean Marcel Mouloungui a cessé de croire aux courriers administratifs, ces « trucs rafistolés » qu’il a reçus des ministères. Il a écrit à ses enfants pour les prévenir que la situation était devenue insoutenable. Il ne veut plus d’audiences sans fin ni de promesses murmurées dans les couloirs du ministère du Travail. Il veut une convocation, en bonne et due forme, du patron de Serv-Air Paris. Il veut qu’on lui dise, en face, où sont passés ces trois milliards. Et il veut ses droits, point barre. Dans son regard, il y a la fatigue des audiences reportées et le spectre de ses collègues décédés dans l’indifférence – Guy Serge, ou cet autre Jean Marcel retrouvé mort sur une plage, autant de fantômes qui hantent les cuisines désertes de l’aéroport.

 

Le tribunal est désormais son seul horizon. « Si je ne suis pas payé, je repars au tribunal. Et s’il n’y a pas mon argent… » La phrase reste en l’air, suspendue à la promesse d’un scandale qui pourrait éclabousser bien plus que des comptes de cuisine. Jean Marcel Mouloungui assure détenir des preuves de tout : les détournements, les sabotages de repas, les vols. Il affirme avoir déjà fait fuir des responsables comme Mercier, Pommier ou Damiette. Aujourd’hui, c’est l’État gabonais et la maison mère française qu’il somme de régler la note. Non plus par vengeance, mais par épuisement. Après vingt‑trois ans de loyaux services dans la vapeur des plats présidentiels, il exige simplement qu’on lui rende le goût de la justice. Et il ne semble plus avoir peur de renverser la table pour l’obtenir.



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3 thoughts on “Le cri de Jean Marcel Mouloungui : vingt-trois ans d’humiliation chez Serv-Air Gabon, quarante-cinq jours de prison et un ultimatum pour trois milliards de francs CFA envolés

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