La modernisation de l’administration gabonaise avance, mais bute parfois sur des réalités du terrain que les discours officiels peinent à englober. La déclaration du Directeur du Centre national d’examen et du permis de conduire (CNEPC), Arnold Stéphane Kapitho, a valeur d’avertissement : « Tout automobiliste qui ne disposera pas de son permis de conduire digitalisé à l’issue de la période d’enrôlement et au début des contrôles s’exposera à des sanctions. » Une fermeté assumée qui traduit la volonté des pouvoirs publics d’aller vite dans la réforme du système de délivrance des titres routiers.
Reste une question que des milliers de Gabonais se posent aujourd’hui avec une inquiétude croissante : peut-on légitimement sanctionner des citoyens qui, pour une large part, se heurtent à des blocages administratifs qu’ils ne provoquent pas et ne maîtrisent pas ?
Contrairement à une idée tenace, le ralentissement du processus d’enrôlement ne saurait être imputé au prestataire technique Rengus Digital, dont les outils d’enregistrement fonctionnent. Le vrai goulot d’étranglement est ailleurs, et il est double. D’abord, les délais de délivrance des permis digitalisés, qui allongent l’attente au-delà du raisonnable. Ensuite, et c’est le plus problématique, l’obligation faite aux usagers de fournir une Carte nationale d’identité (CNI) alors que ce document est devenu un sésame quasi inaccessible.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Près de 17 000 cartes nationales d’identité dorment en attente de retrait à la Direction générale de la documentation et de l’immigration (DGDI), tandis que plus de 300 000 demandes restent en souffrance depuis septembre dernier. Un engorgement massif qui prive des milliers de Gabonais de la possibilité de constituer leur dossier d’enrôlement, malgré leur bonne volonté et leur souhait de se mettre en règle. Dans ce contexte, le sentiment d’injustice risque de s’installer durablement chez l’usager qui, désireux de régulariser sa situation, se voit opposé une exigence qu’il ne peut satisfaire faute de disponibilité du document requis.
Face à ce constat, une solution pragmatique se dessine, portée par de nombreux observateurs. Pour les détenteurs d’un permis de conduire ordinaire, une mesure transitoire serait envisageable : il suffirait de présenter ce titre aux services compétents pour que son existence soit vérifiée dans la base de données du ministère. Si le permis y figure, le passage à la version digitalisée pourrait être immédiat. Dans le cas contraire, les informations seraient simplement intégrées à la base nationale avant la délivrance du nouveau titre. Une telle approche présenterait l’avantage d’accélérer la transition numérique, de désengorger les guichets et, surtout, d’éviter de pénaliser des citoyens de bonne foi pour des dysfonctionnements qu’ils subissent sans les avoir provoqués.
La digitalisation des permis de conduire est une réforme salutaire pour la modernisation de l’administration gabonaise. Mais elle ne peut réussir sans pédagogie, sans souplesse et sans un réalisme qui prenne en compte les difficultés concrètes des usagers. À défaut, le message perçu serait celui de « sanctions avant solutions », une approche qui risque davantage de susciter l’incompréhension que l’adhésion.
L’enjeu, désormais, dépasse la simple délivrance d’un document administratif. Il s’agit de faire de la modernisation de l’État un facteur d’inclusion et non d’exclusion, en adaptant les procédures aux réalités des citoyens. Car une réforme qui ne repose pas sur la confiance mutuelle entre l’administration et les administrés est une réforme qui s’expose à l’échec.
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