Il y a des projets qui naissent dans les bureaux feutrés des décideurs, portés par des consultants et des stratèges. Et puis il y a ceux qui naissent d’une douleur, d’un regard posé sur un collègue humilié. C’est précisément de cette deuxième catégorie que relève « Un Cheminot, Un Toit », l’initiative portée par le Collectif des Agents du Chemin de Fer du Gabon — le (CACF ) dont la visite du site d’Okolassi, ce vendredi 20 février 2026, a marqué une étape décisive dans une aventure humaine hors du commun.


Ce matin-là, Stanislas NGONGUE, président du COPIL, foule le sol d’Okolassi avec la solennité de quelqu’un qui mesure le poids de ce qu’il représente. Derrière lui, des années de militantisme silencieux, de prospection infructueuse, de voyages entrepris jusqu’en République Démocratique du Congo pour convaincre des bailleurs que des cheminots Gabonais méritaient, eux aussi, de mourir dans leur propre maison. Devant lui, 80 hectares qui, selon ses propres mots, « sont bel et bien confirmés ». La visite est organisée conjointement avec l’ANUTTC et le Directeur de la SCI NDOSSI, Joseph Ogoueli Guidjoumbi, partenaire clé du projet. Et ce que Stanislas NGONGUE voit ce matin-là lui arrache un « chapeau » sincère, adressé au directeur dont les travaux tiennent leurs promesses. « Les cheminots qui m’écoutent, ne soyez pas déçus », lance-t-il, comme s’il s’adressait directement à chacun des mille hommes et femmes dont il est le porte-voix.

Mais pour comprendre ce projet, il faut remonter à sa source. Et cette source, c’est Séverin Békalé, secrétaire général du COPIL, qui la décrit avec une franchise qui touche. Tout commence par un accompagnement anodin — un collègue partant en retraite, 65 ans, quarante ans de bons et loyaux services au chemin de fer du Gabon. Un homme qui aurait dû recevoir, en guise de couronnement, la paix d’un foyer bien à lui. Ce qu’il reçoit à la place, c’est une chambre chez son beau-frère de 75 ans, partagée avec son épouse, dans une précarité que personne n’ose nommer à voix haute. Békalé et ses collègues, troublés, décident alors de lancer une audite interne. Le résultat les dévaste : ce cas n’est pas isolé. Des cheminots partent en retraite dans la honte, dans la misère, certains se donnent la mort plutôt que d’affronter l’humiliation d’une vieillesse sans toit. « Nous avons constaté qu’il y avait beaucoup de cheminots qui allaient en retraite et qui se donnaient la mort à cause de l’humiliation », confie Békalé, sans détour et sans pathos superflu.
C’est de ce constat brutal que naît l’idée. Une idée simple, presque évidente une fois formulée : et si les cheminots, plutôt que de toucher leur prime de logement sans lendemain, choisissaient volontairement d’y renoncer pendant dix ans pour en faire la pierre angulaire d’un patrimoine durable ? Le modèle existait déjà, à petite échelle, avec les tickets de restauration déduits chaque mois sur les salaires. Il s’agissait simplement de penser plus grand, de transformer un mécanisme de subsistance quotidienne en projet de vie. « Au cas où on renonçait à notre prime de logement, à la fin, chaque cheminot pourrait aller en retraite avec de la dignité, avoir son chez soi », résume Békalé.

La cellule de réflexion démarre timidement. Personne ne sait vraiment où elle mène. Et puis quelque chose se passe : 500 cheminots rejoignent le mouvement. Puis mille. En deux ans, ce qui n’était qu’une idée partagée entre quelques collègues préoccupés devient le socle d’un projet immobilier privé de grande envergure — mille logements à construire sur 80 hectares à Okolassi, portés non pas par une institution, non pas par un État, mais par des salariés ordinaires qui ont décidé de prendre leur destin en main.

Le chemin n’a pas été sans embûches. Pendant près d’un an, le COPIL a prospecté localement, frappé à toutes les portes du marché gabonais. En vain. Aucun investisseur local n’a répondu favorablement. Ce silence gabonais a contraint le collectif à regarder au-delà des frontières — vers le Qatar, l’Europe, le Brésil, et finalement vers l’Afrique. Car c’est sur le continent que le COPIL a trouvé un écho favorable, auprès d’un bailleur dont le savoir-faire est déjà éprouvé — en Afrique du Sud, à Kinshasa, et dans d’autres pays africains. Ce n’est pas seulement un choix panafricain, précise Békalé, c’est d’abord un choix de compétence. Le voyage en RDC, qui a précédé la visite d’Okolassi, avait précisément pour but de conduire une due diligence rigoureuse, de comparer la vision du COPIL avec les réalisations concrètes déjà livrées ailleurs. Les discussions se poursuivent, mais la direction est tracée.

Ce qui rend ce projet singulier, au-delà de son architecture financière, c’est la manière dont il s’inscrit dans une vision plus large. Lorsque le chef de l’État a exprimé son ambition de rendre à chaque Gabonais sa dignité, le COPIL a reconnu dans ce discours l’écho de ce qu’il construisait déjà en silence. « Cette dignité concordait avec la vision du projet qu’on avait », dit Békalé. Pas d’opportunisme ici — juste la rencontre de deux volontés qui convergent vers le même horizon.
Aujourd’hui, debout sur les 80 hectares d’Okolassi, Stanislas NGONGUE sait que les cheminots qui l’ont mandaté attendent des nouvelles. Ils les auront. Bonnes. Le site est là. Les travaux avancent. Et mille familles, peut-être, n’auront pas à mourir dans la chambre d’un beau-frère.
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