La Coalition pour la Nouvelle République (CNR) et les partis politiques alliés ont livré, le 22 août, une lecture particulièrement critique du discours à la Nation prononcé le 16 août dernier par le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, à l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance du Gabon.
Dans une déclaration de plusieurs pages, la coalition dit vouloir replacer le débat national sur le terrain des faits, des chiffres et de la reddition des comptes.
Pour ses responsables, le discours présidentiel aurait davantage mis en avant les réalisations et les projets du pouvoir qu’un bilan chiffré permettant aux citoyens d’en mesurer précisément le coût, l’impact et les résultats.
« La souveraineté populaire nous confère le droit de vérifier. Elle ne nous impose jamais de croire sans preuve », soutient la CNR.
Des réalisations, mais à quel coût ?
La coalition ne conteste pas l’utilité de certaines infrastructures présentées par le chef de l’État, notamment les bâtiments administratifs et les équipements récemment inaugurés. Elle demande toutefois davantage de transparence sur leur financement, le coût des travaux, les entreprises attributaires des marchés, les procédures de passation et les mécanismes de contrôle de la qualité.
La CNR estime également qu’un bilan aurait dû être présenté sur plusieurs programmes destinés à la jeunesse, notamment « Un Gabonais, un taxi », « Un Gabonais, un compteur » et « Un Gabonais, un commerce ».
À ses yeux, les Gabonais doivent connaître le nombre de bénéficiaires, les ressources mobilisées et les résultats obtenus.
Éducation : des admis en hausse, mais des capacités d’accueil insuffisantes
Sur l’éducation, la coalition relève que le président de la République s’est félicité de l’augmentation du nombre d’admis aux examens, tout en reconnaissant la nécessité de renforcer rapidement les capacités d’accueil.
La CNR demande donc de connaître le nombre d’écoles construites depuis trois ans, les montants engagés et le nombre moyen d’élèves par classe, aussi bien à Libreville que dans les autres provinces.
Elle s’interroge également sur l’avenir des étudiants gabonais confrontés aux difficultés d’accès aux universités françaises, alors que les établissements nationaux connaissent déjà des problèmes de capacité et de fonctionnement.
Pour la coalition, l’ouverture de nouvelles infrastructures universitaires ne saurait suffire : la qualité des enseignements, les équivalences, l’insertion professionnelle des diplômés et la régularité des bourses doivent également être prises en compte.
Emploi : « La persévérance ne saurait remplacer une politique nationale »
La question de l’emploi des jeunes constitue un autre point majeur de la déclaration.
La CNR estime que la jeunesse gabonaise ne peut être uniquement célébrée comme une « richesse nationale ». Elle doit, selon elle, bénéficier de formations adaptées, d’emplois durables et de véritables perspectives d’insertion professionnelle.
La coalition critique notamment l’appel à la persévérance adressé aux jeunes en recherche d’emploi, estimant que la responsabilité de la lutte contre le chômage ne peut reposer uniquement sur les individus.
« La persévérance individuelle ne saurait remplacer une véritable politique de l’emploi », affirme-t-elle.
Logement : le déficit reste au cœur des préoccupations
La coalition regrette également que la question du logement ait occupé une place limitée dans le discours présidentiel.
Elle réclame un état précis du déficit national en logements sociaux et une évaluation des logements effectivement livrés. Elle établit par ailleurs un lien entre cette problématique et les opérations de déguerpissement menées dans plusieurs quartiers.
Pour la CNR, l’embellissement des villes et la construction d’infrastructures modernes ne peuvent se faire sans solutions de relogement adaptées pour les familles concernées.
Routes, eau et électricité : des réponses structurelles attendues
Sur les infrastructures routières, la coalition demande un bilan précis des kilomètres réalisés, des taux d’exécution des chantiers et des délais d’achèvement.
Elle pointe particulièrement l’état de la Nationale 1 et de la route économique, considérées comme essentielles au transport des personnes et des marchandises.
La situation de l’eau et de l’électricité est également au centre des critiques. Si la CNR reconnaît que le président a évoqué les coupures et leurs conséquences sur les ménages et l’économie, elle estime que les difficultés ne peuvent être expliquées uniquement par les impayés, les actes de sabotage ou les comportements des usagers.
La coalition réclame notamment des informations sur l’état du parc de compteurs, la fiabilité du comptage, la facturation, le recouvrement des créances et les mesures structurelles prises pour rétablir durablement le service.
Elle regrette également l’absence, dans le discours présidentiel, de développements consacrés à la sécurité sociale, à la situation de la CNAMGS et aux retards de pension.
Santé : la coalition veut un bilan des hôpitaux
Concernant la santé, la CNR estime que l’ouverture de centres de santé de proximité ne peut constituer à elle seule un indicateur suffisant de l’amélioration du système sanitaire.
Elle demande un état des lieux des centres hospitaliers universitaires et régionaux, notamment en matière de médicaments, de plateaux techniques, d’équipements et de ressources humaines.
Pour les partis alliés, l’évaluation du système de santé doit avant tout prendre en compte la réalité vécue quotidiennement par les patients dans les hôpitaux.
Souveraineté économique : des accords à préciser
La coalition s’est également intéressée aux engagements économiques présentés comme des avancées majeures, notamment le protocole d’accord annoncé avec Eramet dans le secteur du manganèse.
Elle demande que soient rendus publics les engagements chiffrés, le calendrier de transformation locale, les obligations en matière de contenu national et les bénéfices attendus pour l’économie gabonaise.
Même interrogation concernant la lettre d’intention relative au Camp de Gaulle, dont la CNR souhaite connaître les implications, notamment sur le plan foncier.
Mbanié, Cocotiers et Konga : un silence dénoncé
Sur la souveraineté nationale, la coalition déplore l’absence de développements consacrés aux territoires faisant l’objet de différends, notamment Mbanié, Cocotiers et Konga, ainsi qu’aux questions liées aux zones frontalières autour de Mongomo et d’Ebebeyin.
Elle estime que les Gabonais auraient dû être informés de la situation et des conséquences que le gouvernement entend tirer des décisions de la Cour internationale de Justice.
Diplomatie : « une visite d’État se mesure à ses résultats »
La CNR critique également la présentation des déplacements présidentiels à Paris et en Afrique de l’Ouest comme des succès diplomatiques.
Selon elle, une visite d’État doit être évaluée à partir de ses retombées concrètes en matière d’investissements, d’emploi, de transformation locale, de coopération et de finances publiques.
La coalition estime par ailleurs que la nouvelle « Maison Jean Ping », siège du ministère des Affaires étrangères, ne saurait à elle seule symboliser le renforcement de la diplomatie gabonaise.
Elle évoque également l’absence de plusieurs chefs d’État de la CEMAC lors des cérémonies du 17 août, considérant qu’il serait imprudent de banaliser totalement leur portée diplomatique.
Jean Ping et la question de la réconciliation nationale
La déclaration revient enfin sur l’hommage rendu à Jean Ping, dont le nom a été donné au nouvel immeuble du ministère des Affaires étrangères.
Pour la CNR, si la volonté présidentielle de « réparer l’injustice subie en 2016 » constitue un geste important, la question de la réparation doit concerner l’ensemble des victimes des crises politiques et électorales que le Gabon a connues depuis 1993.
La coalition renouvelle ainsi son appel à la création d’une commission « Vérité-Justice-Réparation-Pardon-Réconciliation », destinée à traiter les violences, blessures, traumatismes et pertes humaines liés aux différentes crises post-électorales.
« Une autre méthode dans la conduite des affaires publiques »
En conclusion, la CNR et ses alliés assurent ne pas vouloir « contester pour contester ». Ils affirment réclamer une autre méthode de gouvernance, fondée sur la transparence, les chiffres, l’évaluation et la reddition des comptes.
Pour la coalition, la refondation du Gabon ne peut se limiter à la multiplication des inaugurations et des constructions.
Elle doit, selon elle, prioritairement répondre aux besoins essentiels des populations : éducation, santé, emploi, logement, routes, eau, électricité et protection sociale.
« Un pays ne se refonde pas à coups d’inaugurations », soutient la CNR, qui appelle ainsi le pouvoir à démontrer, chiffres à l’appui, ce qui a été réalisé, ce que cela a coûté et les résultats obtenus.
