La Caisse Nationale d’Assurance Maladie et de Garantie Sociale du Gabon traverse l’une des crises les plus graves de son histoire. Ce lundi 6 octobre 2025, dans un point de presse solennel et sans concession, le SYNA-CNAMGS a lancé un véritable cri d’alarme. Par la voix de son président Gaëtan Nkoghé, le syndicat a choisi de briser le silence et de porter directement à la connaissance du chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, une situation qu’il qualifie de « climat délétère » régnant au sein de cette institution vitale pour des millions de Gabonais. Au cœur de cette tempête : un homme, Alain Claude Kouakoua, président du conseil d’administration de la CNAMGS, accusé de transformer l’institution en fief personnel au mépris des règles de gouvernance et du bien-être des assurés.
L’histoire commence mal. Selon le syndicat, Alain Claude Kouakoua se serait tout simplement « imposé » à la tête du conseil d’administration, bafouant ainsi le principe sacro-saint de la présidence tournante qui aurait dû voir les représentants des travailleurs accéder à cette fonction. Ce coup de force initial semble avoir donné le ton d’une gestion pour le moins autoritaire. Depuis son installation, affirme le SYNA-CNAMGS, la caisse n’a plus connu « l’essor vers la félicité tant espérée par les assurés, les agents et les prestataires ». Une formule pudique pour décrire ce qui ressemble davantage à une descente aux enfers administrative.
Car les accusations portées contre le président du conseil d’administration sont d’une gravité exceptionnelle. Le syndicat le présente comme l’architecte du décret 076, un texte qu’il aurait façonné à sa mesure et qui, selon son interprétation, lui conférerait un statut de « président-directeur général » doté de pleins pouvoirs. Une lecture des textes qui lui permettrait de décider « de tout et sur tous », plongeant l’institution dans ce que le syndicat n’hésite pas à qualifier « d’abus de pouvoir inexplicable ». Comment en est-on arrivé là ? Comment une institution publique, censée servir l’intérêt général, peut-elle se retrouver sous la coupe d’un seul homme exerçant un pouvoir quasi discrétionnaire ?
Les exemples concrets d’ingérence dans la gestion opérationnelle sont accablants. Le président du conseil d’administration convoquerait directement les agents de la caisse, empiétant sur les prérogatives naturelles du directeur général. Il convoquerait également les prestataires de santé, créant une confusion totale dans la chaîne de commandement. Plus grave encore, il menacerait et intimiderait les cadres de l’institution, qu’il traiterait ouvertement d’incompétents, menaçant de les relever de leurs fonctions. Les syndicalistes, pourtant en trêve sociale, ne seraient pas épargnés par ces intimidations, créant un climat de peur et de tension permanent au sein de la caisse.
La situation atteint des sommets dans l’absurde lorsque le président du conseil annule « tout azimut » les décisions du directeur général, paralysant de facto le fonctionnement normal de l’institution. Comment un directeur général peut-il exercer ses responsabilités si chacune de ses décisions peut être remise en cause arbitrairement ? Comment les agents peuvent-ils travailler sereinement dans un tel climat d’incertitude et de défiance ? Le syndicat dénonce également l’absence d’un budget de fonctionnement permettant à la caisse d’exercer librement ses missions, une situation administrative aberrante pour une institution de cette envergure.
Mais l’affaire prend une tournure politique explosive lorsque le syndicat révèle que la ministre des Affaires sociales aurait suspendu, par simple note, des résolutions antérieures du conseil d’administration, « mettant ainsi à mal les acquis et avantages sociaux du personnel ». Cette intervention directe du ministère, qui court-circuite l’organe souverain de la CNAMGS, soulève des questions légitimes sur le respect de l’autonomie de gestion de l’institution et sur les pressions qui s’exercent en coulisses.
Le syndicat rapporte également des propos pour le moins inquiétants tenus régulièrement par Alain Claude Kouakoua : il menacerait quotidiennement de voir la Fédération des Entreprises du Gabon créer sa propre caisse et se retirer de la CNAMGS. « Ce qui veut dire que la FEG est au-dessus de la République », s’insurge le SYNA-CNAMGS, qui rappelle opportunément que « la caisse n’a pas commencé avec le fond privé et elle marchait très bien ». Ces menaces à peine voilées de démantèlement de la solidarité nationale en matière de santé sont-elles acceptables de la part du président du conseil d’administration d’une institution publique ? Comment peut-on prétendre diriger une caisse tout en brandissant la menace permanente de la détruire ?
C’est ici que le conflit d’intérêts devient éclatant et insoutenable. Alain Claude Kouakoua cumule en effet les casquettes : président de la Fédération des Entreprises du Gabon, président du conseil d’administration de la CNAMGS et, selon le syndicat, débiteur de cette même caisse. Ce triple rôle pose évidemment un problème éthique et légal majeur. Comment garantir l’impartialité des décisions prises par le conseil d’administration lorsque son président représente simultanément l’un des principaux cotisants, préside l’organe de contrôle et doit de l’argent à l’institution ? « Il y a conflit d’intérêt », martèle le syndicat, enfonçant le clou d’une évidence qui semble avoir échappé aux autorités de tutelle.
Le syndicat dénonce par ailleurs le fait que tous ces actes seraient posés « sans l’avis des administrateurs qui lui confèrent mandat d’agir au nom du conseil selon le décret 078 ». Autrement dit, le président du conseil d’administration agirait en électron libre, sans consultation ni validation de ses pairs, vidant de son sens même le principe de gouvernance collégiale qui est pourtant le fondement du fonctionnement d’un conseil d’administration.
L’indignation du syndicat atteint son paroxysme lorsqu’il évoque une correspondance datée de 2025, portant la référence 000026/2025/CA/PCA/ACK, dans laquelle le président du conseil demanderait au directeur général de lui proposer un plan d’action visant à « réduire la masse salariale ». En langage administratif pudique, cela signifie une seule chose : des licenciements massifs. « Licencier les pères et les mères de familles », traduit crûment le SYNA-CNAMGS. Cette demande intervient dans un contexte où le président de la République prône justement le plein-emploi comme l’une des priorités nationales. Comment expliquer cette contradiction frontale ? Comment justifier qu’au moment où le pays tout entier se mobilise pour créer des emplois, le président du conseil d’administration de la CNAMGS planifie des suppressions de postes ?
Au-delà du cas personnel d’Alain Claude Kouakoua, c’est toute la question de la gouvernance des entreprises et institutions publiques gabonaises qui est posée. Comment en arrive-t-on à de telles dérives ? Quels sont les mécanismes de contrôle qui ont failli ? Pourquoi les autres membres du conseil d’administration restent-ils silencieux face à ces agissements ? Où est l’autorité de tutelle censée veiller au bon fonctionnement de l’institution ?
Le SYNA-CNAMGS ne mâche pas ses mots : « Ce climat de confusion et de tension nuit gravement à la bonne marche de la CNAMGS et met en péril la mission sociale fondamentale de cette institution ». Et c’est bien là que réside l’enjeu véritable de cette crise. Au-delà des querelles de personnes et des luttes d’influence, ce sont des millions de Gabonais qui dépendent de la CNAMGS pour accéder aux soins de santé. Ce sont des familles qui comptent sur les remboursements de leurs frais médicaux. Ce sont des prestataires de santé qui attendent d’être payés pour continuer à soigner. Ce sont des agents qui travaillent chaque jour pour faire fonctionner cette mécanique complexe. Tous sont les victimes collatérales de cette crise de gouvernance.
Face à cette situation qu’il juge intenable, le syndicat a décidé de porter l’affaire au plus haut niveau de l’État. « Excellence, Monsieur le Président de la République, nous vous prions de bien vouloir prendre la mesure de la gravité de cette situation et d’instruire les dispositions nécessaires pour rétablir une gouvernance saine et conforme aux textes en vigueur au sein de la CNAMGS », peut-on lire dans le communiqué. Cette interpellation directe du chef de l’État témoigne de l’urgence de la situation et de l’impasse dans laquelle se trouve le syndicat après avoir épuisé, semble-t-il, toutes les voies de recours intermédiaires.
Les revendications du SYNA-CNAMGS sont claires, précises et radicales. Premièrement, le départ immédiat d’Alain Claude Kouakoua de la présidence du conseil d’administration de la CNAMGS. Deuxièmement, le retrait du décret 076, considéré comme « la source de tous les problèmes » et dont l’ambiguïté permet justement les dérives actuelles. Troisièmement, et c’est peut-être le plus inquiétant pour les autorités, le syndicat annonce qu’il envisage « la dénonciation de la trêve sociale » si ses revendications ne sont pas entendues.
Cette menace de rupture de la trêve sociale ne doit pas être prise à la légère. Elle signifie que les agents de la CNAMGS, qui jusqu’à présent ont fait preuve de retenue malgré les difficultés, sont prêts à entrer en lutte ouverte. Grèves, manifestations, blocages administratifs : les conséquences pourraient être désastreuses pour des millions d’assurés sociaux qui verraient leurs droits gelés et leurs remboursements suspendus. Dans un pays où l’accès aux soins reste un défi quotidien pour de nombreuses familles, une paralysie de la CNAMGS serait une catastrophe sanitaire et sociale.
Cette crise survient par ailleurs dans un contexte politique particulier. Le président Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après la transition de 2023, a fait de la bonne gouvernance et de la lutte contre les dysfonctionnements administratifs l’un des piliers de son action. Il a promis aux Gabonais une rupture avec les pratiques du passé, une gestion plus rigoureuse des institutions publiques et une attention particulière portée au social. L’affaire de la CNAMGS constitue donc un test grandeur nature de sa capacité à tenir ces promesses et à imposer les réformes nécessaires, même si cela doit contrarier certains intérêts particuliers.
La question qui se pose désormais est simple : le président de la République va-t-il entendre cet appel au secours ? Va-t-il diligenter une enquête approfondie sur les dysfonctionnements dénoncés ? Va-t-il prendre les mesures qui s’imposent pour rétablir une gouvernance saine à la CNAMGS ? Ou bien va-t-il laisser la situation pourrir, au risque de voir éclater un conflit social majeur dans une institution stratégique ?
Les semaines à venir seront décisives. Le syndicat a jeté un pavé dans la mare et attend des réponses concrètes. Les assurés sociaux, les agents de la caisse, les prestataires de santé, tous attendent de savoir si leur institution va enfin retrouver le chemin d’une gestion sereine et efficace, ou si elle va continuer à s’enfoncer dans le chaos et la confusion. La CNAMGS n’est pas une institution comme les autres : c’est un pilier de la solidarité nationale, un rouage essentiel de la protection sociale des Gabonais. Son avenir ne peut pas être abandonné aux luttes d’ego et aux conflits d’intérêts. Il en va de la santé de millions de citoyens et, au-delà, de la crédibilité même des institutions de la République.
Le président Oligui Nguema a fait de la justice sociale et de la bonne gouvernance son étendard. L’affaire de la CNAMGS lui offre l’occasion de prouver que ces engagements ne sont pas de vains mots. Les Gabonais attendent des actes. Le syndicat aussi. Et le temps presse.
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