À quelques jours de la célébration du 17 août, alors que le Gabon s’apprête à fêter les soixante-six ans de son indépendance, une voix citoyenne s’élève pour tirer la sonnette d’alarme sur l’état du débat public. Dans une déclaration solennelle rendue publique le 10 août, un collectif de personnalités de la société civile, emmené par Arnaud Lilian Billie, cadre à la Direction de la communication de l’Office des Ports et Rades du Gabon (OPRAG) et consultant reconnu, Bénédicte NGUI, Cyr Pavlov Moussavou, et Michel Ndong Esso, invite le pays à une salutaire introspection sur les dérives qui minent son vivre-ensemble.

Le diagnostic est sans complaisance. « Une partie de nos réseaux sociaux a été littéralement prise en otage par une poignée d’individus qui se drapent dans le costume de l’activisme pour mieux s’adonner, en réalité, au chantage et à l’invective », dénonce le porte-parole. Loin de l’image du lanceur d’alerte, ces nouveaux maîtres-chanteurs « monnaient leur silence, leurs relais ou leurs attaques au gré des intérêts du moment ». Le constat est amer : ce qui devait être un espace de liberté et de contre-pouvoir est devenu le théâtre d’une entreprise systématique de dénigrement, érigée en fonds de commerce par des « spécialistes de l’insulte ».
Face à cette banalisation de l’injure, le collectif convoque la sagesse des anciens pour éclairer la voie. Un adage bantou, cité dans la déclaration, pose l’alternative avec une clarté désarmante : lorsque survient un acte de folie, faut-il se précipiter tête baissée dans le chaos ou s’arrêter pour « interroger le mal afin de chercher des remèdes propres à le résoudre » ? Pour Arnaud Lilian Billie et les signataires, la réponse ne fait aucun doute. Il ne s’agit pas de céder à la tentation de la polémique stérile, mais d’opposer à cette « tyrannie de l’injure » une « dialectique de la construction pacifique et harmonieuse de notre vivre-ensemble ».

Cette exigence de hauteur de vue est nourrie par une culture philosophique que le texte assume pleinement. À ceux qui confondent liberté d’expression et licence de tout dire, le collectif rappelle, avec Montesquieu, que « être libre, c’est faire tout ce que les lois permettent ». Une interpellation directe, en creux, à l’appareil judiciaire, invité à « tirer toutes les conséquences de cette dérive ». Mais la pensée unique n’est pas pour autant la solution : le collectif met en garde, en écho au philosophe Martin Heidegger, contre le « dialogisme de convergence » qui voudrait mettre tout le monde d’accord à tout prix. « La contradiction est le cœur battant de notre démocratie », rappelle le texte, « pourvu qu’elle se nourrisse d’arguments, de réflexion et d’expertise ».
Au-delà de la mise en garde, c’est un appel à la responsabilité collective qui est lancé, à quelques jours de la fête nationale. « Le vivre-ensemble est un plébiscite de tous les jours », martèle le collectif en reprenant la formule d’Ernest Renan. Une manière de rappeler que la cohésion nationale ne se décrète pas, mais se cultive au quotidien, dans le respect de l’autre et la maîtrise de soi. « C’est une responsabilité individuelle et collective qui doit consolider notre communauté de destin », insiste Arnaud Lilian Billie, en écho à une génération qui refuse de voir ses repères sapés par la facilité de l’insulte.

La déclaration citoyenne portée par Arnaud Lilian Billie et son collectif a le mérite de poser un diagnostic partagé par une large frange de la société gabonaise : l’espace numérique est devenu un champ de bataille où l’invective l’emporte souvent sur l’argument, et où quelques professionnels de la provocation prospèrent dans l’impunité. En convoquant la sagesse bantoue, Camus, Montesquieu ou Heidegger, le collectif tente d’élever le débat au-dessus de la mêlée, et l’intention de préserver le vivre-ensemble à la veille du 17 août est éminemment respectable. Mais cette hauteur de vue affichée ne masque qu’imparfaitement une ambiguïté de fond : en appelant à « jeter l’opprobre » sur les contrevenants et en interpellant l’appareil judiciaire avec insistance, le collectif glisse insensiblement d’une exhortation morale à une demande de répression dont les contours restent flous. Où commence l’injure punissable, où finit la critique légitime ? La frontière est ténue, et l’histoire récente des démocraties africaines montre que les appels à la « modération » servent parfois de cheval de Troie à des logiques de verrouillage qui n’ont rien à envier à celles qu’on dénonce.
Au-delà de cette zone grise, c’est la stratégie même du collectif qui interroge. Face à la « tyrannie de l’injure », il oppose une dialectique de la construction pacifique – belle formule, mais dont on cherche en vain les ressorts concrets dans le texte. S’en remettre à la bonne volonté des médias, à la sagesse des juges et à la responsabilité individuelle, c’est peut-être sous-estimer la puissance structurale des réseaux sociaux, où l’outrance est récompensée par l’algorithme et la modération par l’indifférence. En ce sens, la déclaration, pour louable qu’elle soit, fait figure de remède moral à un mal politique et technique : elle soigne les symptômes sans toucher à l’économie numérique du scandale ni aux inégalités d’accès à la parole qui nourrissent le ressentiment. Si le Gabon veut vraiment échapper à la bêtise camusienne, il lui faudra peut‑être moins d’exhortations solennelles et davantage de réformes structurelles – sur la régulation des plateformes, l’éducation aux médias et la déontologie journalistique –, seules à même de transformer un plébiscite quotidien en démocratie effective, et non en simple injonction pieuse.

Par ailleurs l’impasse ne peut être faite sur un angle mort qui saute aux yeux : pendant qu’est dénoncée la « tyrannie de l’injure » et ces « maîtres-chanteurs du net », une partie des mêmes acteurs publics appelée à plus de retenue continue, en coulisses, de courtiser ces trublions. Combien de ces professionnels de l’insulte, hier encore actifs sur les réseaux, siègent aujourd’hui dans des cabinets ministériels ou sont sollicités comme experts pour des missions rémunérées ? Le paradoxe est glaçant : on fustige le fonds de commerce du dénigrement, mais on en achète les services dès qu’il s’agit de museler une opposition ou d’habiller une communication. Cette schizophrénie institutionnelle discrédite le discours de vertu et transforme la condamnation morale en simple exercice de style.


Dès lors, la responsabilité des gouvernants ne se limite pas à une exhortation judiciaire ; elle est d’abord politique. Nommer ou consulter ceux qui ont bâti leur notoriété sur l’invective, c’est légitimer le procédé et envoyer à la jeunesse un signal désastreux : la fin justifie les moyens, et l’impunité s’achète par une allégeance opportune. Pour que le vivre-ensemble ne soit pas un vain mot, il faut exiger des dirigeants une cohérence absolue entre leur parole et leurs actes de nomination. cesser d’encenser en privé ceux qu’ils dénoncent en public, et soumettre leurs propres pratiques à la lumière de cette dialectique qu’ils appellent de leurs vœux. Car le remède ne saurait être administré par des mains qui, silencieusement, entretiennent la fièvre.
En cette veille de commémoration, le message est aussi un vœu : celui d’une nation qui saura puiser dans ses racines et sa jeunesse la force de dépasser les clivages stériles. Car, comme le rappelle avec une ironie cinglante la déclaration en citant Albert Camus, « la bêtise insiste toujours ». À l’aube d’un nouveau chapitre de son histoire, le Gabon semble avoir choisi de ne pas lui répondre sur le même ton.
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