[TRIBUNE] Produire au Gabon le poulet que nous consommons

file 0000000021b481f49f6c3dd02c5777eeDans cette tribune, Michael  Ronoubigouwa Ambouroue Avaro,PhD en Sciences Agronomiques et analyste des politiques de développement agricole, pense que le Gabon doit saisir l’interdiction des importations de poulet de chair prévue en 2027 pour développer une véritable filière avicole nationale.

Cette transition doit réduire les coûts de production, notamment ceux de la provende, des intrants, du transport et du financement, afin de préserver le pouvoir d’achat des ménages.

Les IDE, la commande publique et le soutien aux petits et moyens éleveurs peuvent contribuer à structurer durablement la production locale et renforcer la souveraineté alimentaire.

Le Gabon maintient sa décision d’interdire les importations de poulet de chair à partir de 2027. Cette décision mérite d’être soutenue et doit s’accompagner d’une stratégie précise pour développer la production nationale.  Elle doit également préserver l’accès des ménages à une alimentation abordable. Le pays dispose déjà d’un marché important pour le poulet, mais une trop faible part de cette demande profite aujourd’hui aux producteurs locaux.

 

1. Un marché qui doit aussi profiter au Gabon

Selon le ministère de l’Agriculture, le Gabon importe plus de 100 000 tonnes de poulet de chair par an, pour près de 85 milliards de FCFA. Ce chiffre révèle une opportunité pour les éleveurs, les fabricants d’aliments, les abattoirs et les transporteurs gabonais. Continuer à dépendre presque entièrement des importations, c’est laisser cette activité se développer ailleurs.

Le prix du poulet importé, souvent jugé compétitif, ne reflète pas toujours l’ensemble des coûts de production. Certaines découpes sont vendues à bas prix sur les marchés africains parce que les morceaux les plus recherchés et les plus rentables sont écoulés sur d’autres marchés. Cette structure du commerce international rend la compétition particulièrement difficile pour les producteurs gabonais.

L’éleveur gabonais, lui, dépend encore largement d’ingrédients et de provendes importés. Le transport, les taxes, les coûts liés aux fournisseurs agro-industriels et les marges des intermédiaires alourdissent fortement le prix de l’aliment, qui constitue l’une des principales charges de production. Dans ces conditions, lui demander de rivaliser immédiatement avec certaines découpes importées revient à ignorer ses coûts réels.

2. Mettre fin à un système qui pénalisait la production locale

Pendant de nombreuses années, les exonérations accordées au poulet importé ont répondu à une préoccupation légitime : préserver le pouvoir d’achat des ménages. Mais, combinées au fonctionnement du marché international de la volaille, elles ont créé un déséquilibre durable au détriment des éleveurs gabonais.

Le premier biais tient au produit lui-même. Les découpes importées qui arrivent sur le marché gabonais ont souvent une valeur commerciale inférieure à celle des filets, poitrines et autres pièces recherchées. Ces morceaux à forte valeur sont vendus dans les pays producteurs ou sur les marchés occidentaux, ce qui permet aux exportateurs d’écouler les autres découpes à des prix très bas sur les marchés africains. Le prix payé à Libreville ne reflète donc pas toujours le coût complet de l’élevage de l’animal.

Le second biais est fiscal. En exonérant ou en réduisant les taxes sur ces importations, l’État abaissait encore le prix d’un produit déjà vendu à bas coût. Dans le même temps, l’éleveur gabonais devait assumer le prix élevé de la provende, du fret des intrants, de l’énergie, du financement et du transport intérieur. Il affrontait ainsi une concurrence dont le prix était, d’un côté, tiré vers le bas par la logique internationale de vente des découpes et, de l’autre, allégé à l’entrée sur le marché gabonais.

Ce constat ne remet pas en cause la nécessité  de protéger les ménages contre la vie chère. Il montre simplement pourquoi le Gabon  doit changer de méthode. La décision d’interdire les importations de poulet de chair à partir de 2027 permet de réorienter l’action publique : au lieu de soutenir durablement un prix d’importation, il s’agit désormais de réduire les coûts de la production nationale.

Toutefois, l’interdiction des importations doit s’accompagner d’un plan visant à réduire les coûts et à sécuriser l’ensemble de la chaîne de valeur. Ce plan devrait porter sur la production locale de provende, les couvoirs, les médicaments vétérinaires, les abattoirs, la chaîne du froid, le transport et l’accès au financement. C’est à cette condition que la souveraineté avicole deviendra une réponse durable à la fois pour les producteurs et pour les consommateurs.

3. Organiser la complémentarité des acteurs

Les investissements directs étrangers (IDE) peuvent contribuer à fournir rapidement les volumes et la régularité demandés par les supermarchés. Les petits et moyens éleveurs gabonais pourraient, de leur côté, bénéficier d’un programme d’achats institutionnels leur permettant de fournir les hôpitaux, les économats et les cantines publiques. Ces commandes régulières leur permettraient de grandir, de mieux s’organiser et d’améliorer la qualité sanitaire de leur production.

La commande publique peut devenir un véritable instrument de politique agricole. Elle crée aussi un débouché stable pour les producteurs locaux et contribue à structurer les filières.

A titre d’exemple, au Brésil, la commande publique soutient notamment l’agriculture familiale à travers les repas scolaires, les hôpitaux, les banques alimentaires et les forces armées. Le pays réserve au moins 45 % des ressources des repas scolaires à l’agriculture familiale. En France, la restauration collective publique doit intégrer une part importante de produits durables et de qualité. Aux États-Unis et au Japon, les achats destinés aux institutions publiques accordent également une place importante aux produits nationaux ou locaux.

Le Gabon peut ainsi suivre sa propre voie : les IDE pourraient contribuer à approvisionner la grande distribution, tandis que les commandes publiques aideraient les éleveurs locaux à développer leurs capacités, en quantité comme en qualité. Cette stratégie contribuerait également à plusieurs Objectifs de développement durable, notamment l’ODD 2 sur la sécurité alimentaire, l’ODD 8 sur l’emploi productif, l’ODD 9 sur l’industrialisation et les infrastructures, ainsi que l’ODD 12 sur une production et une consommation responsables.

L’interdiction des importations de poulet de chair ne doit donc pas être comprise comme une simple mesure commerciale. Elle constitue le point de départ d’une transformation plus large : produire au Gabon une part croissante de ce que les Gabonais consomment, créer de la valeur sur le territoire, sécuriser l’approvisionnement alimentaire et donner aux producteurs locaux les moyens de participer pleinement à l’économie nationale.

Michael Ronoubigouwa Ambouroue Avaro,

PhD en Sciences Agronomiques

Analyste des politiques de développement agricole





Assistant Edu Gabon

7 thoughts on “[TRIBUNE] Produire au Gabon le poulet que nous consommons”

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