Gabon : l’heure de vérité dans la lutte contre la corruption

Le 20 octobre dernier, dans une sobriété qui contrastait avec l’ampleur de l’enjeu, le président Nestor Mbou a officiellement lancé le deuxième cycle du mécanisme d’examen de l’application de la Convention des Nations Unies contre la Corruption. Un événement qui pourrait sembler technique, presque bureaucratique, mais qui marque en réalité un tournant pour le Gabon. Car cette fois, le pays ne se contente plus de signer des conventions internationales ou de multiplier les déclarations d’intention. Il accepte de se soumettre à un exercice redoutable : l’évaluation par les pairs, ce regard croisé où d’autres États africains viendront ausculter, mesurer, vérifier la réalité des engagements pris. Une démarche courageuse ou risquée, selon l’angle d’observation, mais assurément inédite par son degré d’exigence et de transparence.

IMG 20251129 WA0221

À la tête de cette opération d’envergure, Nestor Mbou cumule les casquettes : président de la Commission Nationale de Lutte contre l’Enrichissement Illicite et coordonnateur général de cet examen. Un double rôle qui illustre la volonté politique de placer ce processus au plus haut niveau de l’État. Car le défi est colossal. Il ne s’agit pas simplement de remplir des formulaires ou de produire des rapports pour satisfaire les instances internationales.

L’exercice implique une radiographie complète du dispositif anticorruption gabonais, de ses forces comme de ses faiblesses, de ses avancées comme de ses zones d’ombre. Le Tchad et la Libye, désignés comme pays évaluateurs, ne viendront pas en observateurs bienveillants mais en experts scrutateurs, armés de grilles d’analyse et de critères précis. Le premier se penchera sur le chapitre 2 de la Convention relatif aux mesures préventives, le second sur le chapitre 5 concernant le recouvrement d’avoirs. Deux piliers fondamentaux de la lutte anticorruption, deux terrains où le Gabon devra démontrer que ses institutions fonctionnent réellement.

IMG 20251129 WA0188

L’auto-évaluation, première étape de ce marathon administratif et politique, a démarré le 27 octobre dans une discrétion qui masque mal l’ampleur du chantier. Pendant deux à trois semaines, les équipes de la CNLCEI se sont transformées en enquêteurs internes, sillonnant l’administration centrale et les institutions de la République. Ministères, directions générales, agences publiques : tous ont été sollicités pour fournir données, documents, preuves tangibles de l’application des dispositions de la Convention.

Cette collecte d’informations n’est pas un simple inventaire. Elle constitue le miroir que le Gabon se tend à lui-même avant de le présenter au reste du monde. Chaque réponse apportée à la liste de contrôle standardisée de l’ONUDC engage la crédibilité du pays. Chaque lacune identifiée devra être justifiée, expliquée, contextualisée. Le 30 novembre constitue la date butoir pour transmettre ces données au secrétariat de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime à Vienne. Une échéance qui ne souffre aucun retard, car elle conditionne l’ensemble du calendrier d’évaluation.

IMG 20251129 WA0411

Mais cette phase d’auto-évaluation révèle également les fragilités du système administratif gabonais. Rassembler des informations cohérentes, actualisées et vérifiables auprès de dizaines d’entités publiques différentes suppose une coordination sans faille, une culture de l’archivage et de la traçabilité qui n’est pas toujours la norme dans les administrations africaines. Comment prouver l’efficacité des mécanismes de prévention de la corruption quand les données sont dispersées, incomplètes ou simplement inexistantes ? Comment démontrer la performance des dispositifs de recouvrement d’avoirs quand les statistiques judiciaires sont parcellaires ?

IMG 20251129 WA0185

Ces questions, la CNLCEI doit y répondre en temps réel, mobilisant parfois des fonctionnaires peu habitués à ce niveau d’exigence documentaire. C’est aussi là que se mesure la capacité réelle de l’État à piloter des réformes structurelles : non dans les discours, mais dans l’aptitude concrète à produire, vérifier et valider des données fiables sur ses propres performances.

 

Le début 2026 marquera l’entrée dans la deuxième phase, celle de l’examen par les pairs proprement dit. Les experts du Tchad et de la Libye, supervisés par l’ONUDC, débarqueront à Libreville pour deux mois d’investigations approfondies. Cette visite sur place représente le moment de vérité, celui où les déclarations contenues dans l’auto-évaluation seront confrontées à la réalité du terrain. Les évaluateurs rencontreront les acteurs clés : magistrats, policiers, agents du fisc, responsables des marchés publics, représentants de la société civile. Ils demanderont à consulter des dossiers concrets, à visiter des institutions, à comprendre comment fonctionnent réellement les mécanismes anticorruption au quotidien.

IMG 20251129 WA0163

Ce dialogue direct peut s’avérer inconfortable pour les autorités habituées à contrôler leur communication institutionnelle. Mais il constitue aussi une opportunité unique de démontrer les progrès accomplis, de partager les obstacles rencontrés et de solliciter l’assistance technique là où elle s’avère nécessaire. Car l’objectif du mécanisme d’examen n’est pas de sanctionner ou d’humilier les États parties, mais de les aider à progresser en identifiant les bonnes pratiques comme les besoins d’amélioration.

 

La troisième phase, celle de l’élaboration du rapport final, s’annonce tout aussi délicate sur le plan diplomatique. Les experts évaluateurs prépareront un document détaillé qui sera soumis à l’approbation du point de contact gabonais. La Convention prévoit un processus consensuel : en cas de désaccord sur certaines conclusions, un dialogue s’engage entre évaluateurs et évalués jusqu’à l’obtention d’un texte acceptable pour toutes les parties. Cette négociation peut porter sur l’interprétation de certains faits, la formulation de recommandations ou l’appréciation de l’efficacité de mesures mises en œuvre. Un résumé analytique de sept à douze pages sera automatiquement publié sur le site internet de l’ONUDC, accessible à tous les observateurs internationaux.

IMG 20251129 WA0241

En revanche, le rapport complet ne sera rendu public que si les autorités gabonaises le décident. Cette clause de confidentialité optionnelle place le gouvernement face à un dilemme : publier intégralement le rapport et démontrer sa transparence au risque d’exposer des faiblesses, ou limiter la divulgation et s’exposer aux soupçons sur ce qui pourrait être dissimulé. Le choix effectué en dira long sur la sincérité de l’engagement anticorruption du pays.

 

Au-delà de l’exercice d’évaluation lui-même, ce mécanisme promet des retombées concrètes dont l’impact pourrait transformer durablement le paysage institutionnel gabonais. L’expérience d’autres pays ayant traversé ce processus montre que l’examen agit comme un puissant catalyseur de réformes. Des législations sont adoptées ou amendées pour se conformer aux standards internationaux. Des institutions nouvelles sont créées ou renforcées. Des procédures obsolètes sont modernisées. La coordination nationale s’améliore, car le processus oblige les différentes administrations à travailler ensemble, à partager l’information, à harmoniser leurs pratiques. Les capacités institutionnelles se développent grâce aux formations et à l’assistance technique qui accompagnent les recommandations formulées. Le partage d’expériences entre États examinés et examinateurs crée une dynamique d’apprentissage mutuel où circulent les innovations, les solutions éprouvées ailleurs, les erreurs à éviter. Les tables rondes avec les bailleurs de fonds qui suivent généralement la publication des résultats offrent une plateforme privilégiée pour mobiliser les ressources financières et techniques nécessaires à la mise en œuvre des réformes identifiées. Un plan d’action précis, hiérarchisant les priorités et chiffrant les besoins, permet de transformer les recommandations en projets concrets et financés.

IMG 20251129 WA0191

Dans cette séquence qui s’étendra sur plusieurs mois, se joue bien davantage qu’une simple formalité internationale. C’est la crédibilité du Gabon qui est en jeu, sa capacité à sortir de la rhétorique pour ancrer la lutte anticorruption dans des dispositifs effectifs et mesurables. C’est aussi l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers, de plus en plus sensibles aux questions de gouvernance et de climat des affaires. C’est enfin, et peut-être surtout, la confiance des citoyens gabonais dans leurs institutions, érodée par des décennies de scandales et d’impunité. Le succès de ce processus dépendra largement de la participation efficiente des administrations sectorielles, orchestrée par la CNLCEI qui porte la lourde responsabilité de cette coordination. Mais il dépendra aussi de la volonté politique au sommet de l’État d’accepter véritablement la transparence, d’assumer les faiblesses révélées et de s’engager résolument dans les réformes recommandées.

 

Les prochains mois diront si le Gabon saura transformer cette mise à l’épreuve en levier de transformation, ou si l’exercice se limitera à une opération de communication sans lendemain. Entre ces deux scénarios, c’est l’avenir de la gouvernance gabonaise qui se dessine.