Il avait pris goût à la lumière des projecteurs, à la puissance des réquisitoires sans appel, à cette autorité souveraine qui faisait trembler les prétoires. Eddy Narcisse Minang, procureur général près la Cour d’appel judiciaire de Libreville, n’est plus ce magistrat intraitable que l’on voyait, il y a encore quelques mois, requérir vingt ans de réclusion contre Sylvia et Noureddin Bongo. Ce début juin, c’est lui qui a été mis à terre. Par une simple signature : celle du ministre de la Justice, Garde des Sceaux, qui l’a frappé d’une suspension conservatoire de trois mois. Un coup de tonnerre dans un paysage judiciaire déjà fragile.
Derrière cette mesure, que ses soutiens qualifient déjà de précipitée, se cache un enchevêtrement de dossiers financiers que l’on dit explosifs. D’abord, ce mystérieux trou de 4 milliards de francs CFA impliquant des hommes d’affaires chinois, dont les contours restent flous mais qui pèse comme une épée de Damoclès. Surtout, l’affaire des surfacturations au ministère de l’Éducation nationale, dévoilée début juin 2026 par le procureur de la République de Libreville. Une vingtaine d’agents de la Direction centrale des affaires financières (DCAF) ont été interpellés, pour un préjudice estimé entre 560 et 700 millions de francs CFA. Jusqu’ici, rien d’anormal. Sauf que Minang, selon plusieurs sources judiciaires concordantes, aurait tenté d’utiliser son influence pour court-circuiter la procédure. Motif invoqué : le directeur de la DCAF est, comme lui, originaire de la même localité du Woleu-Ntem. Un réseau d’obligations locales que la morale judiciaire, justement, lui commandait de ne pas actionner.
L’ironie est cruelle. C’est ce même homme qui, il y a peu, incarnait aux yeux des Gabonais la rigueur de l’institution. Procès fleuve retransmis en direct, réquisitions théâtrales, confiscations records : Minang était devenu le tombeur tout-puissant des Bongo. Il avait défendu pied à pied chaque acte d’une instruction qu’il voulait exemplaire, en conférence de presse, sans jamais reculer devant les avocats de la défense. Cette surexposition l’a rendu populaire. Elle l’a aussi rendu vulnérable. Aujourd’hui, c’est la procédure qui le rattrape, et l’appareil disciplinaire qu’il a si souvent actionné contre d’autres se retourne contre lui.
Mais la manière interroge. Dans les couloirs du palais de justice, le bruit court que le ministre de la Justice aurait oublié une case essentielle : saisir préalablement le président du Conseil supérieur de la magistrature, autrement dit le général Oligui Nguema. « Une irrégularité procédurale », souffle un magistrat sous couvert d’anonymat. Si cette faille était formellement soulevée, l’édifice disciplinaire construit contre Minang pourrait s’effondrer aussi vite qu’il a été érigé. Ce dernier sera convoqué devant le Conseil de discipline le 22 juin prochain, avant une éventuelle saisine du Conseil supérieur de la magistrature. Trois mois de suspension qui ressemblent à une mise à l’épreuve, peut-être à un exil anticipé.
Ce rebondissement survient dans une atmosphère déjà saturée de rumeurs. À la mi-mai, des informations sur une prétendue arrestation du procureur général avaient été démenties, certains y voyant déjà une cabale liée aux procès de l’ancien pouvoir. Désormais, les faits sont là, documentés, confirmés par des sources multiples. Reste à savoir si la justice gabonaise, si prompte à sévir contre les puissants d’hier, saura se montrer aussi rigoureuse avec l’un de ses fils les plus en vue. En attendant, le parquet général de Libreville a été confié à Thalie Aubone Nguema épouse Edjo, magistrate hors hiérarchie, chargée d’assurer la continuité. Et de tourner la page, peut-être, d’une étoile montante devenue trop encombrante.
Cependant dans l’attente des conclusions des enquêtes en cours, la présomption d’innocence demeure pleinement applicable au magistrat suspendu. Toutefois, cette affaire apparaît déjà comme l’un des dossiers judiciaires les plus suivis de l’année 2026 au Gabon.
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