Joseph Lapensée Essingone ce samedi 29 mars a officiellement lancé sa campagne pour la présidentielle gabonaise du 12 avril, marquant son entrée en lice par un mélange singulier de ferveur religieuse, de critique sociale et d’appel aux valeurs ancestrales. Le candidat indépendant, loin des traditionnels meetings survoltés, a opté pour un parcours symbolique : une messe d’action de grâce, une visite solidaire auprès de grévistes de la faim, et un hommage aux personnes âgées abandonnées. Une approche qui révèle autant ses convictions que sa stratégie de rupture avec l’establishment politique.

La foi comme socle politique
Dès l’aube, Essingone a choisi l’église Lieberman du Séminaire Saint-Jean pour poser les premières pierres de sa campagne. « Je mets Dieu devant chaque acte », a-t-il déclaré, invoquant une éducation catholique qui façonne jusqu’à son engagement politique. Dans sa prière, une requête sans détour : que Dieu « libère des esprits de tricherie » les organisateurs du scrutin et que le vainqueur légitime gouverne. Un plaidoyer pour une élection transparente, mais aussi une manière d’ancrer son image dans l’intégrité morale, en contraste avec les soupçons récurrents de fraude électorale au Gabon.

Parmi ses propositions, une idée audacieuse a émergé : un rapprochement inédit avec la Guinée équatoriale, voire une fusion des deux États. « Divisés par les intérêts occidentaux », ces pays, riches en ressources mais peuplés de « sociétés affaiblies », gagneraient selon lui à s’unir. Une vision panafricaniste qui rappelle les rêves d’intégration continentale, mais dont la faisabilité reste à démontrer dans un contexte de souverainetés jalouses.
Le système éducatif, symbole d’un Gabon malade
Après la spiritualité, le terrain. Essingone s’est rendu devant l’Assemblée nationale, où des candidats recalés à l’ENA entament une grève de la faim. Sa cible ? Un système éducatif qu’il juge corrompu et destructeur. « Si les concours ne sont plus objectifs, pourquoi envoyer nos enfants à l’école ? » lance-t-il, dénonçant une machine à reproduire des élites clientélistes. Son argument frappe : « Ceux qui sont admis doivent quelque chose au système. » Promettant de rouvrir le dossier sous son mandat, il en fait un symbole de sa lutte contre l’injustice – et un appel clair à la jeunesse désenchantée.

Son discours glisse vers une critique plus large : « Démontrer que l’école ne sert à rien, c’est chercher la mort du pays. » Pour lui, le Gabon s’enfonce dans un cercle vicieux où la méritocratie cède le pas aux réseaux d’influence, et où la survie économique pousse les citoyens à s’allier « au bâtisseur » (surnom du président sortant) non par conviction, mais par nécessité. Une analyse qui résume sa posture : celle d’un pourfendeur des dérives d’un pouvoir accusé d’étouffer toute alternative.
Nostalgie des valeurs perdues et urgence sociale
Dernière étape de ce lancement de campagne atypique : la Fraternité Saint-Jean, maison de retraite pour personnes âgées abandonnées. Un choix lourd de sens. « Vous représentez notre avenir », affirme-t-il aux résidents, soulignant le paradoxe d’une structure nécessaire mais symptomatique d’un échec sociétal. Essingone y déplore la disparition des solidarités traditionnelles : « Dans notre société, on ne jetait pas nos vieux. »

Sa rhétorique mêle nostalgie et projet politique. Il fustige une classe dirigeante obsédée par l’enrichissement personnel « au détriment de l’homme qui souffre », et promet de « restaurer les valeurs gabonaises ». Son credo ? Un État protecteur « de la naissance à la mort », incluant des structures dignes pour les aînés. Une manière de se poser en défenseur d’un humanisme africain, face à des adversaires perçus comme déconnectés.
Une campagne sous contraintes, mais déterminée
Sans accès au franc électoral, Essingone assume une campagne frugale : « Même avec un franc poste, je ferai ma campagne. » Un discours de résistance qui cherche à galvaniser un électorat lassé des pratiques habituelles. Reste à savoir si cette stratégie – spiritualité, engagement social et critique radicale – pourra percer dans un paysage médiatique souvent dominé par les grands partis.

À quelques jours du scrutin, Joseph Lapensée Essingone incarne une voie singulière : celle d’un candidat qui mise sur le symbole plus que sur les moyens, et sur la rupture éthique plus que sur les promesses matérielles. Un pari risqué, mais qui pourrait résonner dans un Gabon en quête de renouveau.
