La difficile équation des marchés sauvages à Libreville : entre déguerpissements et récidives

Au cœur de Libreville, une bataille silencieuse se joue depuis des années. D’un côté, les autorités municipales, armées de leurs arrêtés et de leurs équipes de nettoyage. De l’autre, une armée d’étals improvisés, de parasols colorés et de vendeurs déterminés qui, à peine délogés, reviennent occuper les trottoirs de la capitale gabonaise.

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La dernière opération en date s’est déroulée hier aux abords du Casino, à deux pas de la Présidence. Dans cette zone déjà saturée d’immeubles, des commerçants avaient progressivement constitué un marché informel, transformant ce quartier prestigieux en un espace commercial anarchique.

 

Une problématique persistante malgré les efforts municipaux

 

« C’est un éternel recommencement », soupire un agent municipal qui préfère garder l’anonymat. Pourtant, les initiatives ne manquent pas : constructions de marchés publics, campagnes de sensibilisation, opérations de déguerpissement régulières… Mais rien n’y fait. À peine les lieux sont-ils nettoyés que les étals réapparaissent, parfois dès le lendemain.

 

Les conséquences sont multiples : insalubrité croissante, encombrement des voies publiques, produits conservés dans des conditions douteuses et monceaux de déchets qui s’accumulent sur les trottoirs et le long des routes. Une situation qui donne à certains quartiers de la capitale un aspect chaotique en total décalage avec les ambitions d’une ville moderne.

 

Des commerçants entre précarité et opportunisme

 

Pour comprendre cette résistance acharnée, il faut plonger dans la réalité de ces marchands, souvent expatriés des pays voisins. « Je n’ai pas le choix », explique Amadou, originaire du Mali, qui vend des fruits depuis cinq ans sur un trottoir du centre-ville. « Les loyers dans les marchés officiels sont trop élevés pour moi, et la clientèle passe ici. »

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Cette réalité économique se heurte frontalement aux exigences d’urbanisme et d’hygiène que les autorités tentent d’imposer. Plus inquiétant encore, certains témoignages évoquent l’existence de réseaux organisés qui « protègent » ces commerces informels moyennant rétribution, complexifiant davantage la résolution du problème.

 

Vers une solution durable ?

 

Face à cette situation, les spécialistes de l’urbanisme plaident pour une approche plus globale. « Le déguerpissement seul ne résoudra rien », analyse Dr. Koumba, urbaniste à l’Université Omar Bongo. « Il faut repenser notre politique commerciale urbaine, avec des espaces de vente accessibles financièrement et stratégiquement placés. »

 

D’autres villes africaines ont expérimenté des solutions novatrices, comme la création de zones commerciales temporaires, strictement réglementées et nettoyées quotidiennement. Ou encore l’implication des associations de commerçants dans la gestion de ces espaces.

 

À Libreville, la question devient de plus en plus pressante. L’image de la ville, sa salubrité et la qualité de vie de ses habitants dépendent largement de la capacité des autorités à trouver enfin une réponse équilibrée à ce phénomène. Une équation complexe où se mêlent enjeux économiques, sociaux et politiques.

 

En attendant, les équipes municipales continueront leur ballet quotidien de nettoyage, dans une lutte qui ressemble parfois à celle de Sisyphe, condamné à pousser éternellement son rocher jusqu’au sommet d’une montagne, pour le voir redescendre aussitôt.

 

Jimmy Mandoukou, journaliste, maître en anthropologie 

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