Tribune libre par Joachim Mbatchi Pambou, Président du Forum pour la Défense de la République (FDR). Candidat à l’élection présidentielle d’août 2023.
Il faut avoir le courage de regarder les phénomènes politiques de notre pays au-delà de leur apparence immédiate. Car derrière l’agitation des réseaux sociaux, derrière les vidéos qui font le buzz, derrière les invectives et les déclarations fracassantes, se cachent parfois des réalités beaucoup plus profondes sur l’état de notre démocratie.
Le phénomène Landry Mbeng, alias kiki Lanlaire, mérite à cet égard que l’on s’y arrête.
Non pas parce que Lanlaire serait un cas unique. Il ne l’est pas.
M Depuis plusieurs années, d’autres activistes ont occupé l’espace public avec les mêmes méthodes : accusations permanentes, insultes, provocations, attaques contre les responsables politiques et institutionnels, le tout essentiellement depuis les réseaux sociaux. Certains étaient déjà actifs sous Omar Bongo Ondimba. D’autres ont poursuivi leur activité sous Ali Bongo Ondimba. Beaucoup ont construit leur notoriété sur cette confrontation permanente avec le pouvoir et ceux qui l’incarnaient.
Ce qui est nouveau, ce n’est donc pas l’existence des activistes.
Ce qui est nouveau, c’est la place que le pouvoir actuel leur a progressivement accordée.
Depuis le changement intervenu le 30 août 2023, une partie de ces acteurs numériques a bénéficié d’une écoute, d’une visibilité et parfois même d’une proximité avec les cercles du pouvoir qui ont surpris plus d’un observateur. Certains ont été nommés à des responsabilités publiques. D’autres ont été associés à la nouvelle gouvernance ou ont bénéficié d’une reconnaissance institutionnelle que leur parcours politique ou administratif ne semblait pas nécessairement justifier.
Pendant ce temps, que sont devenus les acteurs politiques qui, pendant des décennies, ont payé le prix de leur engagement ? Ceux qui ont créé des partis, organisé des meetings, participé aux élections, affronté les interdictions, connu les arrestations, les intimidations, parfois la prison ? Ceux qui ont continué à faire vivre la contradiction politique lorsque celle-ci était loin d’être confortable ?
Osons nous poser la question suivante sans détour : pourquoi avoir relégué au second plan ceux qui ont construit leur engagement dans la réalité politique et sociale du pays pour faire une place aussi importante à ceux dont l’essentiel de l’activité s’exerçait derrière un clavier ?
Je ne conteste à personne le droit de s’exprimer. L’activisme numérique est une réalité de notre époque et les réseaux sociaux peuvent constituer de véritables espaces de liberté, de dénonciation et de mobilisation citoyenne.
Mais il y a une différence fondamentale entre avoir une audience et avoir une légitimité politique.
Une démocratie ne peut pas être gouvernée au nombre de vues, au nombre de partages ou à la violence des propos tenus dans une vidéo. La politique est une affaire de convictions, de responsabilité, de connaissance des réalités nationales, d’organisation, de travail de terrain et surtout de capacité à transformer les aspirations populaires en politiques publiques.
Or, lorsque l’on donne à l’activisme numérique une valeur politique supérieure à celle de l’engagement politique organisé, on finit par envoyer un message extrêmement dangereux à la jeunesse : pour réussir en politique, il ne serait plus nécessaire de militer, de construire, de réfléchir ou de proposer ; il suffirait de faire du bruit.
C’est ainsi qu’une activité militante peut progressivement devenir une activité lucrative. Au Gabon, certains parlent de « management ». Le terme est révélateur. Lorsqu’une personne comprend qu’une vidéo polémique, une attaque contre une personnalité ou une déclaration provocatrice peut lui apporter visibilité, argent, influence ou proximité avec les détenteurs du pouvoir, l’activisme risque de changer de nature.
Il ne s’agit plus nécessairement de défendre une cause.
Il s’agit de faire fonctionner un business.
Et c’est précisément là que le pouvoir doit s’interroger sur sa propre responsabilité.
Car un pouvoir qui récompense systématiquement le bruit finit nécessairement par produire davantage de bruit. Un pouvoir qui transforme les provocateurs en interlocuteurs privilégiés finit par encourager la provocation. Un pouvoir qui donne à certains activistes le sentiment que l’insulte et la polémique peuvent constituer des voies d’accès aux responsabilités publiques crée, qu’il le veuille ou non, un véritable marché de l’influence numérique.
Le phénomène Lanlaire doit donc être regardé comme un symptôme.
Le symptôme d’une démocratie qui cherche encore ses repères.
Mais il est aussi le symptôme d’une erreur de casting politique.
Le pouvoir issu du 30 août 2023 avait pourtant une occasion historique : reconstruire la confiance entre les institutions et les citoyens, réhabiliter la politique, rassembler les compétences nationales et ouvrir un véritable dialogue avec toutes les forces vives de la Nation
La diaspora devait être écoutée, respectée et associée à la reconstruction nationale, mais elle ne pouvait devenir un substitut à la classe politique nationale. De la même manière, les activistes pouvaient être entendus comme des lanceurs d’alerte ou comme des citoyens engagés, mais leur audience numérique ne pouvait, à elle seule, constituer un passeport pour l’exercice des responsabilités publiques.
Car gouverner un pays est autrement plus complexe que gouverner une page Facebook.
Aujourd’hui, les conséquences de cette confusion commencent à apparaître.
Lorsque des personnes ayant bâti leur notoriété essentiellement sur la polémique deviennent elles-mêmes des acteurs du système qu’elles dénonçaient hier, une question finit inévitablement par surgir : qu’est-ce qui a changé ?
Et lorsque certains de ceux qui insultaient hier les responsables politiques deviennent demain leurs collaborateurs, leurs conseillers ou leurs représentants, que doit comprendre le citoyen ?
Que l’insulte était finalement une stratégie de carrière ?
Que la dénonciation n’était qu’un moyen d’obtenir une place ?
Ou que notre République n’a toujours pas réussi à établir une distinction claire entre l’engagement citoyen, l’activisme médiatique et la compétence politique ?
Il ne s’agit pas ici de défendre les responsables politiques contre toute critique. Bien au contraire. Les politiques doivent accepter la contradiction, rendre des comptes et supporter le regard des citoyens.
Mais la République ne peut pas non plus accepter que l’espace public devienne un lieu où la violence verbale, la diffamation, l’humiliation et la mise en scène permanente remplacent le débat contradictoire et la confrontation des idées.
Le Gabon mérite mieux.
Il mérite une démocratie dans laquelle l’on peut critiquer le Président de la République sans l’insulter ; dénoncer une politique sans diffamer ceux qui la conduisent ; combattre un système sans détruire les personnes ; et surtout proposer une alternative sans transformer la politique en spectacle.
Le cas Lanlaire doit donc nous conduire à une réflexion beaucoup plus large.
Quel type de démocratie voulons-nous construire ?
Une démocratie où l’influence numérique détermine la valeur politique des individus ?
Une démocratie où le pouvoir choisit ses interlocuteurs en fonction de leur capacité à mobiliser les réseaux sociaux ?
Ou une démocratie où chaque citoyen peut être entendu, mais où l’accès aux responsabilités repose sur la compétence, l’intégrité, l’expérience, le mérite et la capacité à servir l’intérêt général ?
La réponse appartient au pouvoir actuel.
Mais elle appartient aussi à notre société tout entière.
Et si nous voulons réellement bâtir l’édifice nouveau auquel aspire notre pays, il nous faudra tôt ou tard comprendre une chose essentielle : on ne refonde pas une République en remplaçant les anciennes pratiques par de nouveaux courtisans ; on la refonde en réhabilitant la politique, la compétence, la responsabilité et la vérité.
Le Gabon n’a pas besoin de nouveaux héros des réseaux sociaux.
Il a besoin de citoyens responsables, de femmes et d’hommes engagés, de compétences reconnues et d’une classe politique capable d’engager le Gabon vers le progrès et la prospérité partagée
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