Permis digitalisé : derrière la pause, l’ombre des primes

Le Gabon a mis entre parenthèses l’une de ses réformes les plus visibles. Depuis le 21 septembre 2026, les opérations d’enrôlement pour l’obtention du permis de conduire digitalisé sont suspendues sur l’ensemble du territoire, le ministère des Transports évoquant la nécessité d’un « point général » six mois après le lancement du dispositif. Mais derrière cette pause administrative, une question plus sensible s’impose désormais : celle de la gestion financière d’un projet présenté comme une vitrine de la modernisation de l’État.

 

Lancé officiellement le 24 mars 2026 par le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, le permis de conduire digitalisé devait incarner le passage à une administration plus efficace, plus transparente et plus accessible. Porté par le ministère des Transports, de la Marine marchande et de la Logistique, en collaboration avec la Direction générale des transports terrestres (DGTT), l’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences (ANINF) et la PME gabonaise Rengus Digital, le projet intègre notamment un QR code d’authentification, la technologie NFC, le suivi des infractions et des mécanismes de certification numérique.

 

Pourtant, à peine quelques mois après son démarrage, la machine s’est enrayée. Le ministère a suspendu les enrôlements, tandis que 6 993 permis déjà produits attendaient toujours leurs titulaires au Centre national d’édition et de délivrance des documents de transport. Une situation qui a nourri l’inquiétude des usagers, mais aussi les interrogations sur les conditions réelles de pilotage, de production et de délivrance des titres.

 

Une suspension à clarifier

 

Officiellement, la suspension est présentée comme une opération de mise à niveau. Rengus Digital a évoqué une phase d’adaptation de l’outil, destinée à renforcer ses capacités avant une montée en puissance, avec l’appui technique de Gabon Poste. À ce stade, rien n’établit publiquement que l’opérateur technique soit à l’origine des difficultés rencontrées. Cette prudence révèle un malaise plus profond au sein des services administratifs concernés.

 

La digitalisation devait précisément réduire les interventions humaines susceptibles d’ouvrir la voie à des irrégularités, en traçant chaque opération et en limitant les zones d’ombre dans la chaîne administrative. Or, la suspension du processus relance le débat sur le contrôle effectif des flux financiers et des responsabilités au sein des structures publiques impliquées.

 

 Auditer les directions de transport

 

Au-delà de l’audit annoncé sur le projet Rengus Digital, il paraît indispensable d’étendre la vérification aux administrations de contrôle comptable directement liées à la numérisation du permis de conduire. Les structures concernées seraient notamment la Direction générale des transports terrestres (DGTT), le Centre national d’édition des permis de conduire (CNEPC), le Centre national d’impression des cartes grises (CNDDT) ainsi que la Direction des transports routiers (DTR).

 

L’objectif serait de faire la lumière sur l’attribution et l’utilisation de primes financières liées au projet. Selon des informations circulantes, un montant considérable, évoqué à plus de 300 millions de francs CFA, aurait été absorbé au titre de primes par la DGTT, ainsi que par le cabinet du ministre des Transports. Ces allégations, qui doivent être rigoureusement établies par les organes compétents, appellent une audition transparente des responsables concernés et la production de toutes les pièces justificatives.

 

Des responsables mis à l’écart

 

Pour que l’audit soit crédible et efficace, la logique voudrait que les responsables des directions visées soient d’abord relevés temporairement de leurs fonctions. Cette mesure ne constituerait pas une sanction, mais une précaution administrative : elle éviterait que les personnes dont la gestion est examinée puissent influencer les agents, accéder aux documents, orienter les témoignages ou entraver les travaux des contrôleurs.

 

Le gouvernement gagnerait donc à confier l’audit à une structure indépendante, comme l’Inspection générale d’État, la Cour des comptes, le Corps de contrôle des finances publiques ou tout autre organe compétent, avec un mandat précis portant sur les conventions, les paiements, les primes, les autorisations budgétaires et la conformité des dépenses aux règles de la comptabilité publique.

 

Un point mérite également l’attention : le syndicat le mieux représenté au sein du secteur aurait déjà pris position en faveur de Rengus Digital, tout en publiant des chiffres financiers et en réclamant le versement de primes à ses membres. Ses déclarations, ses chiffres et ses revendications devront donc être examinés avec la même rigueur que les documents produits par les administrations. Il appartiendra aux auditeurs d’établir si les montants revendiqués correspondent à des droits réellement acquis, s’ils ont été régulièrement autorisés et s’ils ont effectivement bénéficié aux agents concernés.

 

La transparence, seul antidote

 

Un audit financier ne doit pas se limiter à un exercice de communication. Il devra examiner les conventions passées avec l’opérateur technique, les modalités de paiement, les procédures d’attribution des primes, les autorisations budgétaires, ainsi que la conformité des dépenses aux règles de la comptabilité publique. Il devra également déterminer si les sommes engagées ont réellement servi à améliorer le service rendu aux usagers ou si elles ont alimenté des avantages indus.

 

La crédibilité de la réforme en dépend. Le permis de conduire digitalisé avait été présenté comme un instrument de lutte contre la fraude et les pratiques opaques dans le secteur des transports. Il serait paradoxal qu’un projet conçu pour assainir l’administration devienne lui-même le symbole d’une gestion contestée.

 

Tant que la lumière n’aura pas été faite, la suspension des enrôlements restera perçue comme le symptôme d’un dysfonctionnement plus vaste. Le gouvernement a l’occasion de transformer cette crise en acte de rigueur : auditer sans complaisance, écarter temporairement les responsables concernés, publier les conclusions, sanctionner les éventuelles responsabilités et garantir aux Gabonais un service public numérique réellement fiable. À défaut, le « temporaire » risque de devenir définitif, et avec lui la défiance envers une réforme pourtant nécessaire.

 





Assistant Edu Gabon

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